Maghreb

«La volonté de consensus bloque la Tunisie»

Pour Benoît Challand, la classe politique tunisienne manque de courage. La clé? Davantage de pouvoir donné aux régions

Benoît Challand est professeur de sociologie à The New School, de New York. Il travaille notamment sur les sociétés civiles en Tunisie.

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Le Temps: Le FMI exige de la Tunisie des mesures d’austérité. Est-ce à dire que les Tunisiens n’ont pas le choix?

Benoît Challand: La Tunisie est certes prisonnière des conditions imposées par les institutions financières internationales, mais elle est aussi victime d’une paralysie de son système politique. La coalition qui est au pouvoir (réunissant notamment le parti nationaliste Nidaa Tounes et les islamistes d’Ennahda, en crise actuellement) se montre incapable de toute initiative politique, en vue notamment d’une redistribution efficace des ressources. La Constitution adoptée en 2014 lui en donnerait pourtant les moyens, en prévoyant notamment une décentralisation administrative.

En quoi cette décentralisation est-elle importante?

Parce qu’elle donnerait aux régions les moyens de gérer leurs propres ressources. D’un coin à l’autre du pays, ces régions affrontent des constellations de problèmes totalement différentes les unes des autres, auxquelles il faut apporter des réponses diverses. Or, aujourd’hui, pour réparer une école dans le sud du pays, il faut encore passer par les ministères de l’Intérieur, de l’Infrastructure, du Plan, tous basés à Tunis. Résultat: il faudra six mois pour résoudre un problème qui aurait pu être résolu en un mois. La classe politique doit trouver le courage de procéder à cette décentralisation, qui passe par des élections municipales et par la création d’institutions régionales. Il s’agit aussi de terminer les autres chantiers en friche, comme la mise sur pied d’une Cour constitutionnelle.

Qu’est-ce qui arrête la classe politique?

Il y a une résistance à bouger, au nom notamment de la préservation de l’union nationale, qu’incarne la coalition au pouvoir. Or cette volonté de consensus n’est pas forcément la meilleure chose pour le pays, en ce qu’elle encourage l’inertie là où il faudrait au contraire des solutions plus tranchées. Le paradoxe, c’est qu’une vaste majorité de Tunisiens comprennent tout l’intérêt qu’il y aurait à donner de vrais moyens aux régions, mais en même temps, face à ce qui est perçu comme une lenteur de l’Etat, certains sont aussi tentés par la nostalgie d’un «homme fort», tel que le représentait Ben Ali.

Voyez-vous le risque d’une explosion plus grave?

Pas immédiatement. Le gouvernement va prendre quelques mesures symboliques et dépêchera quelques délégations sur place pour calmer les esprits. C’est de cette manière qu’ont été traitées les crises précédentes, qui ont éclaté à intervalles réguliers ces dernières années.

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