Il y a eu Eleanor Roosevelt qui joua un rôle déterminant dans la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH). C’était l’époque où les Etats-Unis demeuraient l’une des puissances majeures dans la promotion des droits humains en dépit des violations qu’ils pouvaient eux-mêmes commettre. Et puis il y a l’administration Trump. Le secrétaire d’Etat Mike Pompeo a créé, en juillet 2019, une Commission des droits inaliénables. Le chef de la diplomatie le soulignait dans un discours: «Comme les droits humains ont proliféré, certains d’entre eux s’affrontent, provoquant des disputes quant aux droits qui méritent le respect.» Le message est clair. Il y a des droits inaliénables et d’autres qui seraient optionnels.

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Progrès menacés

L’organe est consultatif, mais son existence met sens dessus dessous les organisations de défense des droits humains. 167 d’entre elles ainsi que des universitaires et des activistes ont adressé vendredi dernier une lettre à ladite commission pour exprimer leur vive inquiétude. Pour les signataires, les travaux de la commission sont de nature à «affaiblir le système international de protection des droits humains» et pourraient induire une réinterprétation «des traités et organismes de contrôle». Ils ajoutent: «Nous exhortons la commission à rejeter l’idée d’une priorisation de la liberté de religion, qui permettrait de couvrir les violations des droits humains des femmes, des filles et des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres.»

La Coalition internationale pour la santé des femmes (CISF) monte elle aussi au créneau. Elle le précise au Temps: «La Commission des droits inaliénables menace de saper les progrès durement accomplis en matière de droits des femmes, égalité des genres et protection des groupes marginalisés. En considérant ces droits comme des droits ad hoc moins importants que d’autres droits humains, la commission remet en question l’égalité et la dignité des femmes, des filles et des LGBTQ à travers le monde.» Or, poursuit Amanda Klasing, codirectrice ad interim de la Division droits des femmes à Human Rights Watch (HRW), «les droits des femmes sont déjà reconnus par les droits humains».

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Pour la CISF, l’attitude des Etats-Unis à travers cette commission fournit le parfait prétexte aux gouvernements répressifs de la planète de choisir les droits humains qui leur conviennent. Des Etats membres de l’ONU ont d’ailleurs délégué des observateurs à la commission, ouverte au public. Le Brésil, manifestement intéressé et dont le président Jair Bolsonaro est très critique des droits reproductifs, a envoyé quelques délégués pour s’enquérir de cette tentative de redéfinition des droits.

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Doctrine médiévale

Par le passé déjà, Donald Trump et le Parti républicain ont été accusés de mener une «guerre contre les femmes». Voir la présidentielle 2016 et des campagnes électorales précédentes. La CISF n’est pas dupe: «Ce n’est pas la première fois que l’on voit l’influence de l’idéologie extrémiste évangélique et catholique sur la politique intérieure et extérieure américaine. C’est certainement le cas de cette Commission des droits inaliénables qui s’inspire de la doctrine religieuse médiévale pour se focaliser sur les droits naturels.» La liberté religieuse devient un paravent permettant aux prestataires de soins de refuser des avortements ou des soins de santé reproductive par «objection de conscience». La lettre des 167 signataires est pourtant catégorique: «Les droits reproductifs sont des droits humains à part entière, fondés sur la DUDH.»

Porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, Rupert Colville enfonce le clou: «Il existe déjà un corpus très important de droits humains, dont dix traités fondamentaux contraignants ratifiés par les Etats. Aussi, toute initiative entreprise à cet égard doit l’être dans ce cadre légal international durement négocié et sous-tendu par le principe univoque de non-discrimination mentionné dans la DUDH, à savoir que tout être humain est né libre et égal en dignité et en droits.»

Directeur de HRW, Kenneth Roth a témoigné devant la Commission des droits inaliénables en janvier. Pour lui, cet organe pose la même menace que la priorisation de certains droits par la Chine, la Russie et l’Arabie saoudite. Il relève que le retrait des Etats-Unis du Conseil des droits de l’homme a singulièrement diminué leur influence en la matière dans le monde. Mais même sans eux, dit-il, le CDH continue son travail et a condamné le Venezuela ou les Philippines de Duterte pour leur guerre contre la drogue.