Etats-Unis

«Ce vote dépasse la simple colère des laissés-pour-compte»

Il avait prévu la victoire de Donald Trump. L’analyse de John Russo, spécialisé dans l’étude des classes pauvres de la «Rust Belt», cette ceinture rouillée qui a porté au pouvoir le milliardaire new-yorkais

A l’inverse de bon nombre d’analystes, John Russo avait vu l’ampleur de l’orage. Fondateur et codirecteur pendant 17 ans du Center for working class Studies, à l’université de Youngstown, dans l’Ohio, il est actuellement professeur invité à l’université de Georgetown, à Washington. Il connaît comme sa poche la «Rust Belt», cette ceinture rouillée de l’Amérique dont il avait prévu qu’elle allait se jeter dans les bras de Donald Trump.

Le Temps: Le résultat des élections de mardi ne vous a pas surpris?

John Russo: J’avais écrit plusieurs articles à ce sujet, et des interviews que j’avais données à des télévisions le prouvent… Il y a plus de six mois que j’annonçais cette victoire de Donald Trump. Mon analyse, c’est vrai, ne concernait que l’État de l’Ohio. Mais ce résultat a été le pivot de l’élection, et il était facilement transposable au reste de la «Rust Belt».

– Sur quels éléments vous fondiez-vous?

– On évoque souvent aujourd’hui la grogne des pauvres et des laissés-pour-compte pour expliquer ce vote. Il y a certes beaucoup de colère, mais cela dépasse de loin les simples aspects économiques. Ce ne sont pas seulement les gens de la working class (la classe laborieuse) qui ont voté pour Trump. D’ailleurs, une partie de leur vote, surtout celui de la population noire, est allée à Hillary Clinton.

Non, ce qui est intéressant, c’est l’ampleur de ce vote auprès des gens de la classe moyenne. Et pour eux, le facteur-clé a été l’incertitude, la précarité des emplois, la perspective de perdre son poste de travail. Ils ont aussi entraîné, dans ce vote de peur, leurs proches, leur famille, leurs enfants. Cela ne se résume pas à un vote de pur calcul économique.

– Dans quel sens?

– Allez parler aux gens là-bas de Bill Clinton! C’est le président qui a signé l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain), le président qui, à leurs yeux, n’a tenu aucune des promesses qu’il avait formulées à leur égard. En ces temps de profonde incertitude, il était impensable que ces gens puissent voter pour sa femme et qu’ils ramènent le couple au pouvoir. Ici, quoi qu’on en dise, on se sent en pleine récession, dans la crainte de perdre son emploi, sans moyen de faire la moindre économie. Une fois licencié, cela voudra forcément dire que l’on sera moins bien payé si l’on retrouve un emploi. Et s’ajoutent les immenses inquiétudes liées au système de santé et à l’assurance que l’on risque de perdre si l’on se retrouve sans emploi, soi-même ou son conjoint.

– L’Affordable care act (Obamacare) introduit par Barack Obama n’y a rien pu?

– Je ne nie pas que des millions d’Américains en ont bénéficié à travers les Etats-Unis. Mais ce n’est pas suffisant, et ce système est en train d’échouer en raison du fait que l’on n’a pas introduit une option d’assurance publique. Les primes, cette année, vont doubler, parfois tripler. Le système va droit dans le mur.

– Au cours de la campagne, Donald Trump a multiplié les propos offensants, injurieux, racistes. Cela a aussi séduit ses électeurs de la «Rust Belt»?

– Ils n’en ont rien à faire. Ils ne se préoccupent pas de l’immigration, du sexisme ou des thèmes qui ont provoqué les gros titres pendant la campagne. Ce qui les concerne, c’est leur situation personnelle, et l’état dans lequel se trouve leur ville ou leur quartier. Je ne nie pas qu’il y ait un phénomène de bouc émissaire, comme il arrive souvent en période d’incertitude économique: on jette le blâme sur quelqu’un d’autre. Mais l’équation classique selon laquelle «working class égale raciste» est tout simplement fausse.

Ce qui est en revanche très préoccupant, c’est le fait que cette grogne accumulée ait porté au pouvoir un homme sans aucune expérience ou compétence politique particulière. Cela devrait vraiment nous inquiéter. Non seulement nous, Américains, mais aussi vous autres Européens, qui allez aussi en subir probablement les conséquences.


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