Le choc des images. Mercredi, la figure emblématique des droits civiques aux Etats-Unis, Rosa Parks, a eu droit aux honneurs posthumes de Washington. Les responsables du Congrès et le président américain ont inauguré, au Capitole, une statue de l’Afro-Américaine qui avait refusé, en 1955, de céder sa place à un Blanc dans un bus à Montgomery en Alabama. Au moment où Rosa Parks entrait dans le Panthéon des héros américains, à quelques pas de là, la Cour suprême des Etats-Unis débattait de la possibilité de supprimer ce pour quoi Rosa Parks s’est notamment battue: le droit de vote pour tous, sans discrimination.

Saisie par le comté de Shelby, en Alabama, la Haute Cour doit se prononcer sur la constitutionnalité d’une partie essentielle de la loi sur le droit de vote (Voting Rights Act). Cette dernière, adoptée en 1965 sous la présidence de Lyndon Johnson, représente l’un des succès majeurs du mouvement des droits civiques. Selon la section 5 de la loi, neuf Etats du Sud (dont l’Alabama, la Géorgie, la Louisiane ou encore la Caroline du Sud), qui furent parmi les pires élèves du pays en matière de discrimination raciale, doivent en référer à l’Etat fédéral quand ils décident de modifier leurs lois électorales.

Jusqu’ici, le Congrès a toujours réaffirmé la nécessité de cette protection spécifique contre les discriminations raciales. Mais Bert W. Rein, l’avocat représentant le comté de Shelby, estime que la clause est une relique du passé: l’Alabama d’aujourd’hui ne «ressemble en rien» à ce qu’il fut il y a quelques décennies. L’Amérique du président noir Barack Obama s’est normalisée et affranchie de ce passé symbolisé par les infamantes loi Jim Crow.

Dans une salle de la Cour suprême mercredi, où s’étaient assises des figures mythiques du mouvement civique, le représentant démocrate de Géorgie John Lewis et le révérend Jesse Jackson, la tension était palpable. Le doyen de la Cour, le très conservateur juge Antonin Scalia, a outré une partie de l’assistance. Il a qualifié la section 5 de la loi de «phénomène équivalant à la perpétuation de droits raciaux préférentiels». Le sang de la première juge hispanique de la Cour suprême Sonia Sotomayor n’a fait qu’un tour: «Le droit de vote est-il, selon vous, un droit racial préférentiel?» s’est-elle emportée en s’adressant à un avocat attaquant la loi, une manière indirecte de s’en prendre à son collègue Antonin Scalia. John Lewis s’est dit choqué: «C’est infliger un affront à la cause pour laquelle le mouvement des droits civiques s’est battu et pour laquelle des gens sont morts. […] Il y a quarante-huit ans, nous n’avons pas protesté pour un régime racial de faveur. Nous voulions ouvrir le processus politique à tout le monde, qu’il soit Noir, Blanc, Latino, Asiatique ou Amérindien.»

Le président de la Cour, le conservateur John Roberts, est venu à la rescousse de son collègue Antonin Scalia en estimant que le régime spécial appliqué à neuf Etats et à plusieurs arrondissements comme le Bronx, Brooklyn ou même Manhattan ne se justifie plus. Le Massachusetts, selon lui, qui ne bénéficie pas de la protection de la section 5, «a le pire ratio, en matière de participation des électeurs blancs par rapport aux électeurs noirs». A contrario, l’Etat du Mississippi, qui bénéficie de la protection, «a le meilleur ratio avec un taux de participation chez les Noirs qui dépasse celui des Blancs». Dans cette passe d’armes inhabituellement musclée, la juge Elena Kagan, nommée par Barack Obama, a riposté, soulignant que l’Etat d’Alabama recense une population dont le quart est afro-américaine, mais ne compte aucun élu noir. Personne ne nie les progrès accomplis depuis les lois Jim Crow, mais les violations de la loi sur le droit de vote demeurent nombreuses.

La Cour suprême a poursuivi ses discussions vendredi, mais aucune décision n’est attendue avant le mois de juin. Celle-ci sera d’autant plus attendue par la communauté afro-américaine que la même Cour est censée se prononcer prochainement sur la nécessité de maintenir ou non le principe de discrimination positive dans les universités. Une récente étude publiée par le Morgan Kousser du California Institute of Technology contredit le sentiment de la majorité conservatrice de la Cour que le Sud s’est totalement libéré de ses démons. Elle relève que 83% au moins des cas de discrimination en matière électorale de 1957 à 2013 ont eu lieu dans les Etats et comtés protégés par la section 5 de la loi sur le droit de vote.

L’an dernier, la campagne présidentielle en a donné un aperçu. De nombreux Etats dirigés par des gouverneurs républicains ont tenté de modifier les lois électorales au détriment des minorités. En Floride, certains Afro-Américains ont dû attendre jusqu’à neuf heures pour pouvoir glisser leur bulletin dans l’urne. Une abrogation de la section 5 de la loi empêcherait l’Etat fédéral de vérifier des milliers de décisions relatives au déplacement et à la fermeture de bureaux électoraux, à l’imposition de cartes d’identité ou au redécoupage des circonscriptions électorales. Elle rendrait aussi les recours, individuels, prohibitifs pour bon nombre d’électeurs.

La même cour doit se prononcer prochainement sur le principe de discrimination positive