Chez les frontistes d’à côté

A quelques jours du deuxième tour de l’élection présidentielle, «Le Temps» arpente les fiefs du Front national en France voisine.

Premier épisode: Dans le Chablais français, en ces vallées où le FN fait abondance de voix

Second épisode: A Cluses, dans la vallée de l'Arve, un dialogue de sourd entre les populations

Troisième épisode: A La Burbanche, «je suis un maire frontiste, c’est-à-dire sérieux et pas gaspilleur»

La file de voitures s’allonge sur la route de Meyrin, qui mène du centre de Genève vers la France. «C’est tous les jours comme ça. Il y a tellement de Français qui tentent leur chance en Suisse. Pas étonnant: chez moi, je suis payé dix euros de l’heure pour me casser le dos sur une chaîne à l’usine. Comme manœuvre à Genève, je gagne 33 de l’heure.» Alors Mohamed préfère parcourir 87 kilomètres deux fois par jour pour travailler sur un chantier sur les bords du Léman.

Le jeune Français est né à Oyonnax, dans une famille de cinq enfants. Ses parents sont venus d’Algérie avec la vague d’immigration des années 1960, lorsque l’industrie florissante de la plasturgie embauchait à tour de bras. La ville de 23 000 habitants affiche l’un des taux d’immigrés les plus élevés en France (près de 30%) et un chômage frôlant les 20%. Dans cette commune au pied du Jura, fief communiste dans les années 70-80, Marine Le Pen est arrivée en tête avec 22% de voix au premier tour de l’élection présidentielle, le 23 avril dernier. Les scores de l’extrême droite grandissent, à mesure que l’on s’éloigne des centres urbains pour aller dans les villages au cœur de la Plastics vallée, qui va d’Oyonnax à Saint-Claude.

«L’autoroute a dévié les vacanciers»

A Arinthod, commune d’un millier d’habitants plongée dans la bruine à 450 mètres d’altitude, la porte de l’hôtel s’ouvre sur un étage de chambres vides. Le patron allume le chauffage et la lumière et évoque l’époque à laquelle les Français «prenaient un mois entier de congé». Dans leur périple vers le sud, les vacanciers ne manquaient pas de s’arrêter chez lui. «L’ouverture de l’autoroute A39 dans les années 1990 a dévié les passagers. Ma clientèle a chuté.» Le déclin de l’industrie du plastique, victime des délocalisations et de la concurrence chinoise, n’a rien arrangé.

Les usines ont fermé par dizaines. Parmi les fleurons qui ont résisté, le fabricant de jouets Smoby domine le village. Jean-Pierre Lafay, enfant de la région, travaille depuis 40 ans dans cette usine, qui produit dînettes et cabanes en plastique pour enfants. «Au début des années 1980, nous étions 2500 employés de la plasturgie, dans la vallée. En 1976, un ouvrier pouvait trouver 30 places en une journée. Maintenant chez Smoby on est 480, entre Arinthod et Moirans-en-Montagne», explique l’homme, proche de la retraite. L’entreprise doit sa survie à son rachat, en 2008, par l’entreprise allemande Simba Dickie et ses investissements pour automatiser la production.

Le cadre penche pour Emmanuel Macron, mais il sait que parmi les ouvriers, le discours protectionniste de Marine Le Pen porte: «Dans les années 2000, les gens ont eu moins de boulot et ils ont pris peur. Ils se sont mis à voter FN. Ils croient qu’ils luttent contre les terroristes.» Des attentats, pourtant, les habitants de ces petits villages isolés des axes routiers et du rail ne connaissent que ce qu’ils voient à la télévision. Difficile de faire plus paisible qu’Arinthod, avec sa chapelle, sa mairie et ses villas flanquées de toboggans Smoby.

A Montrevel, quatre électeurs sur dix pour le FN

A une dizaine de kilomètres de là, Montrevel, cent habitants, affiche l’un des scores les plus élevés du Jura en faveur du Front national, avec plus de 43%. Guy, la cinquantaine, travaille à l’usine de plastique du village. «Je n’ai pas lu le programme de Marine Le Pen, mais j’ai voté pour elle, parce qu’elle a l’air de se préoccuper des salariés», dit-il. Avec 27 ans d’ancienneté, il gagne près de 1700 euros, plus un bonus équivalant à un treizième salaire, et s’estime heureux de son sort. Ce qui ne l’empêche pas de vouloir que tout change: «On a essayé la gauche et ça n’a rien donné. J’aimerais leur fiche la trouille, au gouvernement. Mettre un grand coup de pied dans la fourmilière.» L’expression se répète comme en écho, d’une vallée à l’autre.

Ce soir de semaine de fin avril, la rue principale d’Arinthod est déserte. Seul restaurant ouvert, le kebab Karadeniz. Au comptoir, on s’en prend à l’Etat, au prix des choses, aux délocalisations, aux politiciens «tous pourris», aux «étrangers qui foutent rien et reçoivent le RSA (revenue de solidarité active)». «Ras le bol, lâche un homme, en agitant sa baguette de pain. Ici, on commence à avoir les mêmes problèmes que les villes. Le paysan du village d’à côté, il s’est fait voler deux tronçonneuses. Quand on laisse les frontières grandes ouvertes…». Pendant ce temps le patron turc court entre la friteuse et le bar. Un habitué pointe dans sa direction: «Lui, c’est pas pareil, il est intégré. Il est venu pour bosser et maintenant, c’est crésus. Il a acheté trois maisons dans le village. Et, ce qu’il y a de bien chez lui, c’est qu’il accepte tout le monde.»

Notre dossier: La France en campagne