Même les observateurs les plus optimistes s’avouent déboussolés. Deux cent trente-neuf jours après les législatives de juin 2010 remportées par les nationalistes flamands de la NVA, la Belgique reste comme figée dans la plus longue crise institutionnelle de son histoire. «C’est simple: il n’y a plus de lumière dans le tunnel belge», résume l’élu flamand Jean-Marie Dedecker, ancien entraîneur de l’équipe nationale de judo et chaud partisan d’une consultation populaire «pour briser le face-à-face stérile entre les partis». L’idée? Poser une seule question: «Voulez-vous que la Belgique continue à exister?» Une hypothèse rejetée par la majorité des ténors du royaume dont le dernier «informateur» en date, le ministre des Finances, Didier Reynders, attendu chez le roi Albert II ce mardi.

Difficile, pourtant, de croire que Didier Reynders puisse faire des miracles. Dans le sud francophone du pays, son mouvement réformateur (droite libérale) a été nettement devancé, en juin 2010, par le Parti socialiste dont le leader, Elio di Rupo, est toujours considéré comme un potentiel premier ministre fédéral si un accord survient in extremis entre communautés linguistiques. Didier Reynders, parfait bilingue, a en plus abandonné la présidence de son parti, ce qui complique la donne. Il doit en outre compter, au sein de sa formation, avec les élus bruxellois du Front de défense des francophones (FDF), opposés au démantèlement de la périphérie bilingue de la capitale que la NVA veut scinder pour faire barrage à l’implantation des francophones dans les communes de banlieue situées en Flandres.

Impossible, dès lors, de ne pas envisager un retour à la case départ, c’est-à-dire de nouvelles élections législatives ou, comme le souhaite Jean-Marie Dedecker, une «consultation populaire» qui demanderait au peuple de trancher. Cette deuxième option ne peut pas prendre la forme d’un référendum à part entière, car la Constitution ne le prévoit pas. Il s’agirait donc, défendent ses partisans, d’un vote consultatif non contraignant, mais éminemment symbolique, comme celui qui eut lieu en 1950 sur la «question royale», à propos du retour ou non sur le trône du roi Léopold III après les tourments de la guerre.

Problème: le fait que 58% de Belges aient à l’époque voté en faveur d’un maintien de la monarchie a ouvert la boîte de Pandore des ressentiments linguistiques entre Flamands, à l’époque pro-souverain, et Wallons plutôt républicains. «La division entre les deux communautés est restée plus vive que jamais», note Dirk Vanoverbeke du quotidien Le Soir. D’où la prudence ambiante: «Peut-être ne faudrait-il pas exclure une telle consultation, juge le ministre centriste Melchior Wathelet. Mais ce n’est pas le moment de se lancer dans une surenchère de questions à l’emporte-pièce.»

Restent alors les élections dans lesquelles personne, sauf peut-être les nationalistes flamands, ne voit de solution. L’actuel président du Conseil européen Herman Van Rompuy, ancien premier ministre, a publiquement fustigé l’organisation d’un scrutin anticipé en juin 2010 sous la pression des libéraux flamands, sortis battus des urnes. Et la plupart des politologues y voient plutôt un risque d’aggravation de la crise, tant les partis en lice semblent assurés de consolider leurs positions: socialistes attachés à l’Etat fédéral au sud, nationalistes partisans d’une décentralisation maximale en position de force au nord.

Le leader de la NVA, Bart de Wever, intransigeant depuis le début, disposerait, dit-on, de sondages encourageants pour sa formation. Laquelle n’hésite plus à parler de la «dislocation de la Belgique» comme un scénario possible, arguant du fait que cela pourrait se faire sans drame au sein de l’Union européenne.

Le roi Albert II se retrouvera donc, aujourd’hui, avec une équation insoluble face à Didier Reynders. Car personne n’imagine que l’actuel gouvernement en affaires courantes du premier ministre (flamand) Yves Leterme puisse durer au-delà de la présentation du budget ce printemps, que le souverain lui a demandé de boucler, sur fond de crise de l’euro et de tensions sur le marché de la dette…