L'appel du nord américain (1/5)

Voyage à Barrow, Alaska, la ville du bout du monde

Comment vit-on dans un hameau isolé, dans des conditions climatiques rudes, avec la volonté de préserver la pratique ancestrale de la chasse à la baleine? Reportage dans la ville la plus au nord des Etats-Unis

De Barrow, la ville la plus au Nord des Etats-Unis, peuplée d'Inuits, aux loups menacés de Denali, en passant par Whittier, où presque tous les habitants vivent dans un seul immeuble, «Le Temps» arpente cette semaine l'Alaska sauvage. Premier chapitre.

Un minuscule aéroport, des maisons délabrées et de gros chiens enchaînés, perchés sur leur niche, avec pour mission d’aboyer quand un ours polaire approche. Bienvenue à Barrow (Alaska), la ville la plus au nord des Etats-Unis.

Deux têtes de caribou sur un canapé

Dans cette localité isolée, accessible uniquement en avion – parfois en bateau quand la glace le permet –, règne une étrange atmosphère. Comme un climat de fin du monde. Errez dans ses ruelles de terre gelée, et vous pouvez tomber pêle-mêle sur une tête d’élan fraîchement coupée déposée sur un toit en tôle, deux têtes de caribous jetées sur un vieux canapé brun au bord d’une rue, un trampoline fait avec une peau de phoque, un bout de nageoire de baleine embourbé ou un Inuit plumant la douzaine d’oies sauvages qu’il vient de chasser.

Barrow n’est pas exactement une ville où il fait bon vivre. Qui donc aurait envie de se perdre dans cette petite bourgade de 4800 habitants au nord du cercle polaire, à 2000 kilomètres seulement du pôle Nord? Située sur les rives de la mer des Tchouktches, le climat y est rude. En hiver, pendant trois mois, le soleil est aux abonnés absents. Et à partir du 11 mai, ce sont de longs jours sans nuit auxquels il faut s’habituer. Conditions climatiques obligent, les maisons colorées sont sur pilotis, fixées dans le permafrost. Les détritus qui s’amoncellent devant les habitations – des voitures totalement cassées, des motoneiges à moitié prises dans la neige, des déchets carnés, bref un joyeux bazar – pourraient laisser penser que ses habitants rivalisent pour le concours de la maison la plus encombrée et mal entretenue.

Et puis, il est très rare de voir des personnes se promener à pied à Barrow. Malgré ces premières impressions, le froid qui fige les joues, le ciel très blanc, Barrow a une âme. Et même de petits secrets si on prend le temps de s’y perdre. Elle en devient presque attachante. Les habitants sont à 60% des Inupiats. Des Natives, comme on les appelle ici. Les autres sont des étrangers venus s’y installer par appât du gain, folie ou pour mener des recherches scientifiques. Ou encore, dit-on, pour fuir quelque chose.

«Un ours vient juste de passer par ici»

Ce jour de juin, nous avions les yeux rivés sur la banquise, par un temps glacial, quand soudain une camionnette s’est arrêtée à notre hauteur. «Je ne veux pas vous faire peur, mais j’ai reçu deux appels signalant qu’un ours vient de passer juste ici il y a vingt minutes.» C’est Qaiyaan Harcharek qui parle. «Né et élevé à Barrow.» Il travaille pour le Wildlife Department de North Slope, la région du nord de l’Alaska qui comprend 13 villages inupiats. Barrow en est le centre névralgique, le poumon.

Qaiyaan fait partie de la patrouille chargée d’éloigner les ours polaires qui s’aventurent en ville. On sympathise. Il nous reçoit le lendemain dans la maison pleine de plantes vertes de son père, un ancien maire. Au civil, Qaiyaan est «baleinier, harponneur, chasseur et anthropologue». C’est comme ça qu’il s’est présenté quand il a pris la parole lors d’une soirée consacrée à un projet de forage dans une réserve naturelle. Son père a beau être un white man, il est très fier de ses racines esquimaudes. C’est lui qui est parvenu, fin 2016, à rebaptiser Barrow de son ancien nom esquimau: Utqiaġvik, «le lieu où l’on chasse les harfangs des neiges». Un projet qui n’a été adopté qu’à six voix près. Mais pour beaucoup – y compris les compagnies aériennes –, cette étrange ville reste encore Barrow. Plus facile à prononcer.

A Barrow donc, les Inupiats assurent que les ours polaires sont nombreux et en «bonne santé». Ils sont agacés par l’image «romantique» de l’ours rachitique à la dérive sur un bout de glace, popularisée notamment par le film d’Al Gore, Une vérité qui dérange (2006). Qaiyaan ne les pense pas en danger, du moins pas dans ce bout de l’Alaska. «J’en vois plus maintenant que quand j’étais gosse. Et ils sont bien portants. On voit souvent des petits.» Qaiyaan en chasse. Il en mange aussi. Il ne voit aucune contradiction avec le fait de travailler au Département de la faune, pour le gouvernement local. La vie est comme ça à Barrow. D’ailleurs, dans son congélateur de compétition, un cœur de caribou côtoie un saumon entier, des tranches de baleine, du bélouga et un petit sachet en plastique avec l’inscription en grosses lettres noires: bear stew (ragoût d’ours).

Le terrain de foot le plus au Nord

«C’est une viande délicieuse», assure Qaiyaan, les yeux brillants. Mike Shults, un Blanc arrivé à Barrow en 1972, n’est pas vraiment de cet avis. Photographe et guide, il connaît la ville et ses habitants comme sa poche. Il a beau porter un collier de molaires de morse avec une grande canine d’ours au milieu le jour de notre rencontre, il n’en mange pas. «Sa viande est horrible, très dure, sans graisse, et très poissonneuse», raconte-t-il en buvant un thé à l’hôtel Top of the World, l’un des rares du coin. Il précise qu’un ours polaire peut rapporter jusqu’à 25 000-30 000 dollars avec sa fourrure. Les yeux des Inupiats ont donc d’autres raisons de briller à la vision d’un ours.

Le quota d’ours polaires que les Inupiats sont autorisés à chasser est tellement contesté qu’il n’existe pour l’heure aucune limite… Un Inuit qui en abat est en revanche censé le signaler, pour que des prélèvements scientifiques puissent se faire. En 1977, les Inupiats ont réussi un autre tour de force: faire sauter le moratoire sur la chasse à la baleine boréale qui leur avait été imposé. Ils sont parvenus à prouver aux scientifiques que les méthodes de recensement étaient mauvaises et que la population de ces baleines, qui peuvent facilement passer sous la glace, était en fait en augmentation. Aujourd’hui, des quotas existent pour tous les villages inupiats. Les baleiniers de Barrow peuvent tuer 25 baleines boréales par an (le quota de 2018), à des fins de subsistance.

Tout au nord de la localité se trouve Point Barrow, ou Nuvuk. Une péninsule à l’extrémité de laquelle se rencontrent la mer des Tchouktches, côté ouest, et la mer de Beaufort, à l’est. C’est là que la chasse à la baleine est particulièrement fructueuse. Impossible d’aller jusqu’au bout en voiture et sans motoneige. A mi-chemin se trouve un terrain de football américain. L’épaisse couche de neige qui le recouvre ne laisse entrevoir qu’un tout petit bout de son sol synthétique bleu et jaune. C’est une habitante de Floride, touchée par un reportage sur les conditions d’entraînement des Whalers, qui l’a offert, après avoir réussi à récolter près de 800 000 dollars. Pas loin, sur un ancien site militaire, se côtoient plusieurs centres de scientifiques. C’est là, dans un vieux baraquement, que travaille Qaiyaan. C’est aussi dans ce coin isolé que sévit John Craighead George, dit «Craig», un biologiste du Wildlife Department.

Passionné de baleines boréales

Craig, moustache bien fournie et allure bonhomme, a un débit de parole très lent et une furieuse tendance à digresser. Pour pouvoir lui parler, il a d’abord fallu obtenir le feu vert du maire de Barrow. Craig est un spécialiste des baleines. Il s’y connaît aussi en ours. Mais comme il travaille pour le gouvernement local, il pèse chacun de ses mots. On a beau lui poser la question plusieurs fois, il ne répond pas vraiment à la question de savoir si les ours polaires sont menacés dans la région contrairement à ce qu’affirment les Inupiats, si leurs dépenses énergétiques sont bien supérieures à leurs apports alimentaires à force de devoir se déplacer davantage pour chasser. Mais quand il part sur la banquise, il ne se sépare jamais de son fusil: il en a vu plusieurs de très près.

Pour les baleines boréales, son rayon, il est plus prolixe. Elles peuvent probablement vivre jusqu’à 200 ans, dit-il. Il assure que les Inupiats ont un grand respect pour ces animaux, dont ils dépendent pour se nourrir. Toutes les parties de la baleine, ou presque, sont utilisées. Surtout, quand l’une des 56 équipes de baleiniers de la ville en attrape, c’est toute la communauté qui en profite. «Ils ont un incroyable sens du partage et de la solidarité.»

Chaque année, Craig est en mesure de donner de «bonnes nouvelles» aux Inupiats: la population des baleines boréales, estimée à environ 11 000 individus, est bien en augmentation. «On pourrait presque dire que le réchauffement climatique a des effets positifs sur cette espèce en particulier, alors que les ours polaires, eux, dépendent vraiment de la glace.» Craig n’est pas un climatosceptique. Il dénonce les effets «effrayants» du réchauffement climatique qui touche Barrow de plein fouet, tout en louant les capacités d’adaptation de certains animaux.

D’ailleurs, quand la banquise se sépare du continent, des ours restent sur la glace, leur habitat habituel, alors que d’autres préfèrent rejoindre la côte. Les scientifiques se disputent pour savoir quelle est la meilleure stratégie de survie. Sur les 19 sous-espèces d’ours polaires réparties sur cinq pays – Canada, Etats-Unis, Norvège, Groenland et Russie –, trois en tout cas seraient en déclin. Le fait d’en voir beaucoup, comme à Kaktovik, au nord-est de l’Alaska, où la forte présence d’ours en automne draine son lot de touristes, n’est pas forcément une bonne nouvelle. Cela démontre surtout que la glace fond. La morphologie des ours a par ailleurs tendance à changer.

Un pacte avec les Inuits

Le biologiste a vécu son enfance dans l’Etat de New York, dans une maison truffée de boas constricteurs, putois, renards ou encore hiboux. Il est le fils d’une célèbre auteure de livres pour enfants et naturaliste, et a plusieurs experts d’animaux sauvages dans sa famille, dont deux oncles spécialistes des grizzlis. Il est arrivé à Barrow d’abord pour étudier les loups, et n’est plus reparti depuis. C’était il y a trente-cinq ans, peu après le fameux moratoire de 1977 prononcé alors que l’essor de la chasse commerciale de la baleine pratiquée par plusieurs pays faisait passer tous les voyants au rouge.

C’est là qu’il a commencé à travailler avec les Inuits. Son équipe les a aidés à se défendre devant des instances internationales, à fournir un recensement efficace et régulier des baleines boréales. Il a beaucoup appris à leurs côtés. Scientifiques et Inuits ont conclu une sorte de pacte: Craig et son équipe sont alertés, par radio, dès qu’une baleine a été harponnée et ramenée sur la banquise (ou sur les côtes de la ville quand la glace a fondu). Très vite, quelle que soit l’heure de la journée, ils filent faire des dizaines de prélèvements – des organes, des bouts de lard et parfois un œil –, avant que le dépeçage ne débute. «Les huit baleines pêchées à Barrow cette année sont en bonne santé», commente-t-il de son petit bureau où règne un joyeux capharnaüm. Il lève un œil: «Savez-vous que ces baleines intéressent beaucoup le monde médical parce qu’on ne leur a encore jamais trouvé de tumeurs cancéreuses?»

Dehors, il fait un froid glacial. Des bulldozers déplacent des tas de neige. Dans cette ville où personne ne marche, se cachent derrière chaque porte des histoires de baleines, d’ours et de caribous.


Carnet de route: des tongs et du lait à 10 dollars

Depuis le hublot, j’aperçois enfin la ville qui hante mes nuits depuis plusieurs jours. Une grosse tache noire au milieu de l’immensité blanche. On m’avait prévenue: aucune route n’y mène. Barrow se mérite. S’y rendre est toute une expédition. Depuis New York, il a d’abord fallu prendre un avion pour Seattle. Puis un deuxième pour Anchorage, et enfin s’engouffrer dans un troisième avion, qui a d’abord fait escale à Deadhorse, un hameau où tout tourne autour des installations pétrolières de Prudhoe Bay.

Des passagers réchauffés

J’ai enfilé mes affaires les plus chaudes et adopté la stratégie de l’oignon en multipliant les couches d’habits. Mais, première surprise, certains passagers sont en shorts et en tongs! On n’est visiblement pas fait du même bois. OK, ce beau jour de juin affiche «seulement» 3 degrés Celsius. Mais quand même… D’ailleurs, à l’aéroport d’Anchorage, un distributeur proposait des chaussettes polaires.

L’avion atterrit. Barrow, nous voilà! A l’aéroport, pas de tapis roulant pour les valises: il n’y aurait tout simplement pas de place. Les packs de rouleaux de papier-toilette sont visiblement les stars de la journée. On comprendra bien vite pourquoi: tout est très cher dans cette ville isolée du reste du monde, à commencer par ce produit de première nécessité. Les rares hôtels – trois en fait – pratiquent des prix élevés et les habitants qui mettent à disposition des chambres ont visiblement des dollars plein les yeux. Au supermarché, mieux vaut examiner les prix de très près et ne pas être trop regardant sur la fraîcheur des produits – aïe, les régimes de bananes sont visiblement en toute fin de vie! Les amateurs de lait et de jus d’orange ont du souci à se faire. Le prix des bouteilles oscille entre 10 et 20 dollars.

Une famille congelée

C’est donc dans ce coin perdu, où on trouve tout de même un hôpital, une banque, une station de police, un centre de beauté et même une Arctic Chiropratic Clinic, que j’ai décidé de démarrer mon périple en Alaska. Et d’y rester six jours. Car il faut du temps pour s’en imprégner, du temps aussi pour cerner ses habitants, avec lesquels fixer un rendez-vous à l’avance par e-mail ou téléphone était presque peine perdue. Barrow est une ville pleine de contrastes et de paradoxes. Une ville qui s’apprivoise. Une ville qui a l’air pauvre mais qui est plutôt riche.

C’est ici qu’a été découverte la Frozen Family (famille congelée), en 1982, sur un site archéologique préhistorique. Là aussi qu’un petit avion piloté par Wiley Post, et qui transportait le comédien Will Rogers, s’est écrasé, en plein brouillard, en 1935. Deux monuments commémoratifs le rappellent, sur le lieu du crash et juste en face de l’aéroport. Ce petit aéroport qui relie Barrow au reste du monde.

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