Le Temps: L’un des vrais obstacles à une réponse adéquate à une pandémie est l’absence de systèmes de santé nationaux robustes...

Suerie Moon: C’est en effet un facteur majeur. Une épidémie ou pandémie peut engendrer des coûts directs élevés: de 4 à 5 milliards de dollars pour Ebola, de 54 milliards pour le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère apparu en Chine en 2002, ndlr). Mais les coûts les plus élevés sont souvent économiques. Dans le cas d’Ebola, les coûts directs pour gérer l’épidémie étaient plus élevés que les pertes économiques (3 milliards pour la Guinée, le Libéria et le Sierra Leone) en raison du faible degré d’industrialisation des pays touchés. Les pertes économiques globales annualisées découlant d’une possible pandémie lors du siècle prochain sont estimées à 550 milliards de dollars. Ces chiffres nous prouvent une chose: il est clairement moins cher de développer les capacités sanitaires d’un pays que d’assumer les conséquences économiques d’une pandémie.

– Comment agir pour que ces systèmes de santé soient à la hauteur?

– Selon une étude de la Chatham House (un think tank basé à Londres, ndlr), il faudrait que chaque gouvernement investisse au moins 5% du PIB. Pour y parvenir, il faudra exhorter les gouvernements qui ne le font pas à accroître leurs investissements dans la santé et demander un financement international pour combler les manquements. Une somme de 3,4 milliards de dollars par an est le minimum nécessaire pour développer et maintenir des systèmes sanitaires. C’est une goutte d’eau dans un océan au vu du total des dépenses mondiales dans la santé qui se chiffrent annuellement à 7700 milliards de dollars.

– Au cours de la crise Ebola, certains Etats ont interdit les voyages et interrompu les échanges commerciaux. Des mesures efficaces ?

– C’est un aspect qui a été sous-estimé. Le coût économique d’une interdiction du commerce et des voyages est souvent bien supérieur au coût lié à la gestion même de l’épidémie. C’est la raison pour laquelle certains Etats ont peur et tardent à communiquer à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’émergence d’une épidémie. Certaines de ces restrictions ne sont parfois pas justifiées. C’est dans ce cadre que le directeur général de l’OMS doit utiliser son autorité pour faire pression sur les Etats pour qu’ils ne prennent pas des mesures trop restrictives. De telles restrictions sont certes autorisées par le règlement sanitaire international, mais elles doivent être basées sur des preuves scientifiques.

– La recherche sur le virus Ebola était très insuffisante avant la crise de 2014 bien que l’OMS ait recensé 24 épidémies d’Ebola ces dernières années...

– Les 24 épidémies dont vous parlez ont pu être contenues rapidement. Ebola n’est du coup pas devenu une priorité. De plus, la recherche était difficile quand le nombre de cas infectés était faible et que la durée de l’épidémie était courte. La recherche est en plus menée par des sociétés pharmaceutiques, fondations ou des universités. Il n’y a pas de système pour une coordination globale. Là aussi, l’OMS a un rôle de leader à jouer. Elle a d’ailleurs intensifié considérablement ses efforts depuis l’épidémie d’Ebola.

– Des voix critiques estiment que l’OMS est trop faible pour assumer son rôle?

– Ce n’est pas mon avis. Elle a le mandat pour coordonner les réponses d’urgence à des pandémies. Mais il faut en convenir: l’OMS n’a pas une structure financière stable. Elle doit demander des comptes à des Etats membres qui la financent et qui refusent de changer de modèle de financement. Or 80% du financement de l’OMS s’effectue sur la base de contributions volontaires et 20% seulement proviennent de contributions obligatoires. On parle d’une organisation multilatérale. Or seuls une poignée d’Etats assument le gros du financement. Les trois principaux contributeurs sont les Etats-Unis, la fondation Bill Gates et le Royaume-Uni. La vulnérabilité financière de l’OMS complique sa capacité d’agir en toute indépendance, un fait pourtant crucial durant une urgence sanitaire.

Global Health Center