«D'instruments entre les mains de nos politiques, les groupes extrémistes sont devenus des centres de pouvoir autonomes menaçant la Russie.» Cette affirmation des Nouvelles de Moscou vise les rebelles tchétchènes qui, Bassaïev à leur tête, ont fait leurs premières armes en 1992, utilisés par les services secrets russes dans le conflit abkhazo-géorgien. De même, le fameux mercenaire Khattab a débarqué dans le Caucase en 1990, à l'appel du gouvernement azerbaïdjanais en difficulté dans le Haut-Karabakh. Agé d'une trentaine d'années, dont douze consacrées au djihad en Afghanistan et au Tadjikistan, Khattab serait issu d'une famille aisée du Golfe ou de Jordanie et aurait fréquenté une haute école américaine en 1987. Guerriers professionnels ayant échappé à leurs commanditaires, Khattab et les siens sont sans cesse décrits comme des adeptes de l'intégrisme wahhabite saoudien.

Le mufti pro-russe de Tchétchénie Akhmad Chamaiev expliquait en avril dernier que Riyad était à l'origine du développement du wahhabisme dans la République caucasienne et avait financé les études religieuses de nombre de jeunes Caucasiens en Arabie saoudite. Et parmi les organisations islamistes figurant sur la liste noire de George Bush, on trouve Al Qaida, créée et financée par Ben Laden en 1990 et qui, selon les Américains, serait active en Tchétchénie. Autre organisation dans le collimateur de Washington et supposée être présente en Tchétchénie, Ousbath-al-Ansar, dirigée par le fondamentaliste palestinien Achmed as-Saadi – lequel a jeté l'an dernier quatre grenades et mitraillé à l'arme automatique l'ambassade de Russie à Beyrouth.

Mainmise de Ben Laden

Les mercenaires wahhabites, Khattab à leur tête, ont fait des émules parmi les Tchétchènes, au point de changer les motifs du combat. La lutte pour l'indépendance contre l'occupant russe semble avoir largement cédé la place à la notion de guerre de religion. Chamil Bassaïev, le chef tchétchène pro-wahhabite, l'a dit clairement: «La guerre ne cessera que lorsque les musulmans auront rétabli dans ce pays un califat étatique.» Khattab est encore plus explicite: «Cette guerre est une guerre que mènent les chrétiens contre l'islam et son peuple.» La plupart des Tchétchènes restent cependant fidèles à la tradition modérée du soufisme.

Le wahhabisme a profité, outre les divisions à l'intérieur de la guérilla tchétchène, de la liberté religieuse tombée du ciel en 1990. Les musulmans se sont alors mis à construire des mosquées en masse, mais sans avoir d'imams formés: «On prenait n'importe qui, des directeurs d'école à la retraite qui apprenaient le Coran par cœur en arabe, sans connaître la langue. Alors quand des prédicateurs arabes sont arrivés, ils n'ont eu aucune peine à expliquer à nos jeunes que nos imams ne professaient pas le vrai islam, qu'ils avaient été coupés de la doctrine véritable pendant septante ans», explique Ravil Gaïnoutdine, président du Conseil des muftis de Russie.

Toujours est-il que les wahhabites servent plus que jamais d'épouvantail bien visible pour le Kremlin: «Du temps de l'Union soviétique tout le monde était coupable – les impérialistes, les capitalistes, les juifs. La Russie démocratique a juste trouvé un nouveau mot – wahhabite – pour un vieux procédé», ironise le journaliste tchétchène Saiyed Irbahaev. Les Russes n'ont d'ailleurs pas attendu les attentats de New York pour dénoncer la mainmise de Ben Laden en Tchétchénie. En août 2000, le porte-parole du président Poutine, Sergueï Iavstrjemski, évoquait la somme de «34 millions de dollars» remise par Ben Laden directement à Khattab et à Bassaïev. Résultat: «Wahhabites, fondamentalistes, extrémistes, ces clichés de la propagande anti-islamique ont fait de notre religion le symbole effrayant de l'ennemi», se désole Mucaddas Bibarsov, chef du conseil clérical des musulmans de la Volga.

Tout cela place l'ex-gouvernement d'Alan Maskadov dans un grand embarras, aggravé par les attentats de New York. Maskadov, qui n'a rien à voir avec le wahhabisme, a dû accepter l'influence grandissante de Bassaïev et Khattab, sous peine de perdre une autorité déjà fort entamée. Aujourd'hui, il adopte un profil très conciliant envers les Russes. Son vice-premier ministre, Achmed Zakaiev, confesse ne pouvoir nier «qu'il y ait eu des relations entre Ben Laden et la guérilla Tchétchène» mais jure «qu'aujourd'hui aucune de nos troupes n'est en relation avec lui ni financée par lui.»