Lorsque Wai Hnin Pwint Thon était enfant, elle a fait connaissance avec son père à travers les barreaux de sa cellule. Celui-ci, Mya Aye, était l’un des meneurs du mouvement 8888, du nom de la révolte étudiante qui avait secoué la Birmanie en 1988. L’homme a connu de longues années de détention avant de recouvrer la liberté lorsque l’armée a desserré son étreinte en 2012.

Depuis le 1er février, voici Mya Aye à nouveau emprisonné – un détenu parmi les 2200 personnes arrêtées suite au coup d’Etat. Sa fille, activiste de longue date au sein de l’ONG Burma Campaign UK, a plus que jamais repris le flambeau. Le 10 mars, jour de l’anniversaire de son père, elle témoignait devant le Comité des affaires étrangères du Sénat des Etats-Unis.

Le Temps: Quelles nouvelles avez-vous de votre père depuis son arrestation?

Wai Hnin Pwint Thon: Nous n’avons aucune information concernant son lieu de détention, ni son état de santé. Nous n’avons pas non plus connaissance du motif d’inculpation le visant.

Quel souvenir gardez-vous de votre première rencontre avec votre père?

J’avais 5 mois lorsqu’il a été arrêté en 1988 et j’ai grandi sans lui. Ma mère me montrait des photos pour m’apprendre à l’appeler papa. Je ne l’ai vu pour la première fois que lorsque j’avais 4 ans. Nous n’avons pas pu nous embrasser, juste passer la main à travers les barreaux. Il a été relâché, puis emprisonné à nouveau. Je ne veux pas qu’une nouvelle génération d’enfants traverse cela.

Lire encore: La génération Z face aux généraux birmans

Votre père a été libéré en 2012 lorsque a débuté la démocratisation en Birmanie. Pensiez-vous possible qu’il retourne un jour en prison?

D’abord, je dois vous contredire: nous n’avons jamais eu de véritable démocratie en Birmanie. Mais je ne pensais évidemment pas que mon père serait arrêté une troisième fois et détenu au secret. Le plus dur a été de voir les images de vidéosurveillance montrant son arrestation par cinq soldats, alors qu’il est une personne pacifique.

Le monde extérieur s’est-il trompé en pensant que la fin de la dictature militaire équivalait à l’instauration de la démocratie?

En 2012, la communauté internationale s’est focalisée sur la libération de prisonniers politiques comme Aung San Suu Kyi ou mon père, et sur la situation dans les centres urbains. Mais elle n’a pas regardé ce qui se passait dans les régions peuplées par des minorités ethniques. Par ailleurs, la Constitution rédigée en 2008 par l’armée ne permettait ni une véritable démocratie, ni une véritable réconciliation avec ces minorités. Enfin, Aung San Suu Kyi aurait eu le pouvoir de relâcher tous les prisonniers politiques ou d’abroger les lois répressives, mais ne l’a pas fait. L’ironie, c’est que ces lois sont à présent employées contre elle.

Pourquoi Aung San Suu Kyi n’a-t-elle pas pris ces mesures?

Beaucoup disent qu’elle cherchait un compromis avec l’armée. Or la situation actuelle montre que cela n’a pas marché. Elle a aussi perdu beaucoup de soutien parmi les minorités qui espéraient, lors de son accession au pouvoir en 2015, que leurs problèmes seraient enfin reconnus. Et le monde s’est finalement aperçu qu’elle n’était pas une sainte lorsqu’elle s’est présentée devant la Cour internationale de justice pour défendre les actions génocidaires de l’armée contre les Rohingyas. Elle ne pouvait pas tout changer d’un seul coup, mais elle aurait dû adopter une posture morale sur ces questions.

Beaucoup de minorités ethniques rejoignent justement les rangs de l’opposition contre le coup d’Etat.

Absolument. Malgré nos problèmes internes, la lutte contre la dictature militaire nous unit, et c’est très encourageant. Beaucoup demandent un système fédéral incluant les minorités, car c’est le seul moyen d’aboutir à une véritable démocratie. Et vous, en Suisse, en êtes le parfait exemple.

Lire aussi: En Birmanie, la contestation efface les divisions ethniques

Alors que la répression monte en puissance, quel est le but recherché par l’armée?

Désormais, nous n’assistons plus à une répression mais à des exécutions pures et simples dans les rues. Malheureusement, les militaires voient que la communauté internationale ne fait qu’exprimer sa «préoccupation». Puisqu’ils ont pu commettre un génocide, ils pensent pouvoir s’en sortir une nouvelle fois.

Quelles pressions extérieures vous sembleraient utiles?

Pour l’heure, seuls certains généraux font l’objet de sanctions comme une interdiction de voyage. Nous appelons l’Union européenne et les Etats-Unis à adopter des sanctions ciblées contre les entreprises aux mains de l’armée. Celle-ci ne doit plus recevoir d’argent pour acquérir des armes. Nous demandons également un embargo mondial sur les achats d’armes par la Birmanie.

Quelles sont aujourd’hui vos raisons d’espérer?

Il n’y a pas de façon simple de revenir en arrière. Mais les Birmans ont une volonté farouche de se débarrasser de l’armée pour de bon. La lutte sera longue et nous aurons besoin de toute l’aide que l’on voudra bien nous accorder.