Les milliardaires américains ont décidé de se mêler à la lutte contre la prolifération nucléaire. Réunissant son conseil des gouverneurs à Vienne, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) doit étudier ce jeudi une proposition venant du deuxième homme le plus riche de la planète, Warren Buffett. Agé de 75 ans, celui-ci a promis d'offrir 50millions de dollars à l'agence de Vienne pour créer une banque mondiale de combustible nucléaire. Elle offrirait l'accès à l'énergie nucléaire aux pays en développement, sans risque de prolifération des armes atomiques. Les Etats ayant décidé de renoncer à maîtriser le cycle complet de l'atome recevraient de l'uranium faiblement enrichi pour alimenter leurs centrales nucléaires et renverraient le combustible usagé pour retraitement, le tout garanti à des prix fixés d'avance.

Annoncée le 19 septembre à Vienne, lors de l'assemblée générale de l'AIEA, cette offre généreuse s'accompagne de deux conditions: que l'AIEA supervise le projet et que les Etats donnent 100 millions de dollars de leur côté. Si ces vœux n'étaient pas suivis d'effets dans les deux ans, Buffett se considérerait dégagé de ses engagements. «Cette promesse de don est un investissement pour un monde plus sûr, soutient-il. J'espère qu'elle les incitera à faire décoller enfin le projet.»

Fondateurs d'une ONG consacrée à la lutte contre la prolifération, Nuclear Threat Initiative (NTI, Initiative contre la menace nucléaire), l'ancien sénateur démocrate Sam Nunn et le mécène Ted Turner ont convaincu leur ami Warren Buffett sans trop d'efforts de se joindre à eux. Le philanthrope avait déjà créé la surprise cette année en annonçant qu'il faisait don de 85% de sa colossale fortune, estimée à 44milliards, à des œuvres caritatives.

Vers un monde «dangereux»

L'idée d'une banque mondiale du combustible nucléaire n'est pas nouvelle. Depuis les origines de l'AIEA, en 1957, l'énergie nucléaire devait être rendue accessible au plus grand nombre possible d'Etats en quête de prospérité. L'AIEA offrait son assistance technique, fidèle à son slogan «atomes pour la paix». Cette belle idée fut dévoyée dans le contexte polarisé de la Guerre froide et la situation, depuis, n'a fait qu'empirer. Mohamed ElBaradei, le directeur général de l'AIEA, ne cesse de tirer la sonnette d'alarme, prédisant que la planète pourrait compter 30 puissances nucléaires d'ici à 2050. «Tout pays a le droit d'enrichir du combustible nucléaire, précise Sam Nunn. Si de plus en plus de pays font cela, et c'est exactement ce qui est en train de se passer, alors le monde va devenir extrêmement dangereux.»

Dans ce contexte, l'idée d'une banque mondiale de combustible a naturellement ressurgi. Elle a obtenu le soutien intéressé des grandes puissances, à commencer par les Etats-Unis, la Russie et la France, qui y voient de fructueux débouchés pour leur industrie nucléaire. En 2004, le président américain, George W. Bush, a appelé de ses vœux un tel projet. La Russie a, de son côté, annoncé le 26 octobre la naissance en 2007 du premier centre international d'enrichissement de l'uranium à Angarsk (Sibérie orientale), en collaboration avec le Kazakhstan. «Cette offre généreuse du NTI va donner un coup de pouce à nos efforts pour établir des mécanismes non discriminatoires, non politiques d'approvisionnement sécurisé en combustible pour des centrales nucléaires», se réjouit Mohamed ElBaradei. Une allusion à peine voilée à l'Iran, qui refuse de renoncer à ses activités d'enrichissement de l'uranium.