Prendre l’argent là où il est. En prendre un tout petit peu, quoi! Avec sa taxe sur les riches, le premier ministre français, François Fillon, brise un tabou. Mais il faut être pragmatique et réaliste, selon les Dernières Nouvelles d’Alsace: le vrai problème, au-delà de ce que la très grande majorité des éditorialistes français voient comme des «mesurettes», c’est que «le chef de l’Etat qui sortira des urnes en mai prochain n’aura d’autre choix que de serrer la vis». Mais «en veillant surtout à l’équité fiscale et sociale», qui reste un casse-tête budgétaire dans les cures d’austérité que la France a toujours tant de peine à infliger à ses finances malades.

Pourtant, l’idée d’imposer davantage ceux qui ont les moyens de se faire tondre un peu plus vient parfois des «victimes» potentielles. Dans le New York Times, Warren Buffett soi-même a pris la plume le 14 août dernier pour supplier qu’on lui prélève des deniers supplémentaires! Dans ce texte traduit par Courrier international, l’homme à la tête de la troisième fortune mondiale s’étonne du fait qu’«alors que les pauvres et les classes moyennes combattent pour nous en Afghanistan, que la plupart des Américains ont du mal à joindre les deux bouts, nous, les super-riches, nous continuons à bénéficier de nos confortables allégements fiscaux». Et de conclure sa plaidoirie par ces mots sans doute un peu nouveaux: «Cela fait trop longtemps que mes amis et moi sommes choyés par un Congrès ami des milliardaires. Il est temps de partager réellement les sacrifices.»

Après cela, hop!, ni une, ni deux, 16 grands patrons français ont à leur tour lancé une pétition pour être davantage taxés, à l’initiative du très consciencieux Nouvel Observateur. L’initiative de Warren Buffett a donc déclenché «cette démarche citoyenne, mais celle-ci fait aussi l’affaire de Nicolas Sarkozy, explique le site Rue89. Un tel appel facilitera sa tâche: après avoir protégé plusieurs d’années durant les riches sous un «bouclier fiscal», le président prépare une initiative «sur cette question des rémunérations que l’on dit parfois extravagantes», selon la formule de la ministre du Budget, Valérie Pécresse.

Même si «les riches ne donneront que 200 millions d’euros en 2012» au fisc français, relativise La Tribune, ces «très hauts revenus» (à partir de 500 000 euros de revenu fiscal par part, soit moins de 10 000 foyers, selon Bercy) seront bien mis à contribution, mais… «pour deux ans seulement, à la différence de toutes les autres hausses de fiscalité (11 milliards en 2012) qui sont définitives, s’indigne Marianne 2. Les adhérents des mutuelles et assurances de santé seront ainsi taxés d’un milliard d’euros chaque année. Les fumeurs de 600 millions, les buveurs de 300 millions… Mais là, attention, il s’agit de préserver de santé publique. Mieux vaut être riche et en bonne santé…»

«Taxer les riches? Quelle riche idée!» s’exclame pour sa part le site Acrimed, à vocation d’observatoire des médias. Et une «nouvelle» idée, en plus! Une présentatrice d’I-Télé a parfaitement résumé la situation, jeudi 18 août: «C’est l’un d’eux qui a lancé l’idée, Warren Buffett.» Et le reportage qui suivait de confirmer: «L’idée a germé en Amérique…» Ensuite, Libération s’en est emparé à la «une». «Et Le Monde l’a trouvée tellement novatrice qu’il lui a consacré un éditorial», poursuit le décrypteur, tout en offrant «une tribune au courageux Maurice Lévy, président du directoire du groupe publicitaire Publicis et de l’Association française des entreprises privées, le 17 août, dans laquelle il consacre un paragraphe à réclamer que les riches fassent «une contribution exceptionnelle» à «l’effort national»: «Il est normal que nous, qui avons eu la chance de pouvoir réussir, de gagner de l’argent, jouions pleinement notre rôle de citoyens en participant à l’effort national. Oui, une contribution des plus riches s’impose à mes yeux.»

Et l’on y revient. «Que l’on ne se méprenne» donc pas, enchaîne Acrimed: «M. Lévy ne propose pas un relèvement de l’impôt définitif. Sa contribution ne sera qu’«exceptionnelle». Et elle ne sera consentie qu’en échange d’une politique néolibérale menée à son terme. Dénonçant «l’idée que les Français ont de l’Etat providence et de l’assistanat», M. Lévy réclame «une vraie, une sérieuse, une profonde réforme de nos structures administratives et de nos systèmes sociaux», ainsi qu’une réduction sensible «des coûts des charges qui pèsent sur les salaires afin de regagner le terrain perdu et se donner les moyens de créer de la richesse et des emplois dans notre pays».

De là à prétendre «que certains médias sont partis au coup de sifflet de Warren Buffett… et se sont emballés un peu rapidement», il n’y a qu’un pas. «Maurice Lévy est un ami de Nicolas Sarkozy, rappelle-t-on. Mais il est surtout un acteur central du jeu qui lie les médias commerciaux et les annonceurs publicitaires.» Alors, qu’en conclure? Que «l’élite du journalisme des médias dominants aime par-dessus tout les propositions banales quand elles proviennent des autres cercles de la domination».