Un Capitole assiégé par des militants pro-Trump en colère. Des coups de feu. Une femme décédée après avoir été touchée à la nuque par la police du Capitole, trois autres en raison d'«urgences médicales». Des élus, évacués, qui se protègent avec des masques à gaz. Des partisans du président sortant, dont l'un torse nu avec un casque de viking et un autre avec un hoodie barré de l'inscription «Camp Auschwitz», qui se prennent en photo dans les hémicycles des Chambres ou dans le bureau de la speaker Nancy Pelosi, lui laissant des messages menaçants au passage. La confusion la plus totale pendant près de quatre heures. L'inimaginable s'est produit mercredi à Washington, jour où le Congrès devait avaliser officiellement la victoire du démocrate Joe Biden.

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Le spectre du 25e amendement

Après l'attaque, le choc prévaut. La capitale a pris pendant quelques heures des allures de zone de guerre. La garde nationale est venue à la rescousse des forces de l'ordre, qui ont mis du temps à maîtriser les manifestants. La maire de Washington a imposé un couvre-feu entre 18 heures et 6 heures du matin. Selon le New York Times, le vice-président, au Capitole au moment de l'assaut puisqu'il présidait la séance spéciale, est à l'origine du feu vert donné pour déployer la garde nationale, et non Donald Trump. De quoi susciter des interrogations. Le 25e amendement de la Constitution, qui prévoit que le numéro 2 peut remplacer le président s'il est jugé inapte à exercer ses fonctions, est-il en passe d'être invoqué? Plusieurs républicains le revendiquent en tout cas désormais ouvertement. Et selon plusieurs médias américains, des membres du gouvernement auraient discuté ensemble de cette éventualité. 

L'insurrection avait tout d'une tentative de coup d'Etat, encouragée par Donald Trump, président en roue libre depuis qu'il a perdu l'élection et qu'il crie au «scrutin volé», accusant les démocrates de vouloir «détruire l'Amérique». Peu avant l'attaque, il s'était, près de la Maison-Blanche, adressé à ses militants, sur un ton guerrier, les incitant à se diriger vers le Capitole: «Nous n'abandonnerons jamais. Nous ne concéderons pas.»

Des manifestants auraient cherché à s'emparer des bulletins des grands électeurs, dans l'intention, semble-t-il, de les détruire. Les bâtiments n'ont été déclarés sécurisés qu'après plusieurs heures. Nancy Pelosi a alors ordonné la reprise du processus de la certification de la victoire de Joe Biden dans la soirée. «Nous avons assisté à une agression contre notre démocratie (...), mais cela ne doit pas nous détourner de notre responsabilité de valider l'élection de Joe Biden», a-t-elle justifié, déterminée à ne pas se laisser imposer l'agenda par des perturbateurs. 

Une «spirale mortelle»

Si l'attaque a surpris beaucoup de monde par sa violence, Donald Trump l'avait en quelque sorte annoncée il y a quelques jours. N'avait-il pas promis une «surprise» pour ce 6 janvier? Elle devait a priori avoir lieu au Congrès, puisqu'une brochette d'élus républicains, emmenée par Ted Cruz, a décidé de faire obstruction et de contrer la proclamation de la victoire de Joe Biden, sans toutefois avoir la moindre chance d'y parvenir. Donald Trump a même espéré pousser son vice-président Mike Pence à refuser de certifier la victoire. Ce dernier a dû, en ouvrant la session parlementaire, préciser que cela n'était pas de son pouvoir et qu'il ne violerait pas la Constitution. Quant à Mitch McConnell, jusqu'ici leader de la majorité républicaine du Sénat, un fidèle parmi les fidèles de Donald Trump, il avait reconnu la victoire de Joe Biden à la mi-décembre, après la confirmation par le Collège électoral. Mercredi, quelques minutes avant l'assaut, il a été très clair: la démocratie américaine «entrerait dans une spirale mortelle» «si cette élection était invalidée sur la base de simples allégations des perdants». 

Si des poids lourds du parti l'ont lâché et que des démissions sont annoncées dans son entourage, Donald Trump savait par contre qu'il pouvait compter sur de fidèles militants venus des quatre coins du pays, prêts à tout. Pendant l'attaque et les images affolantes qui ont fait le tour du monde, alors que les événements commençaient à prendre de sales tournures, le président, s'est exprimé sur Twitter pour appeler au calme. Puis, via une petite vidéo. S'il a bien invité ses partisans à «rentrer chez eux» tout en les glorifiant, il a continué à qualifier l'élection présidentielle de «truquée» et de «volée», refusant d'admettre sa défaite. Une attitude très critiquée. Facebook a suspendu la vidéo jugeant qu'elle «contribuait au risque de violence au lieu de le diminuer». YouTube et Twitter ont fait de même. Tant Facebook que Twitter ont ensuite décidé de suspendre le compte du président pendant quelques heures, alors que des manifestations organisées par des sympathisants de Trump ont également éclaté dans d'autres villes. 

Pour le président élu Joe Biden, marqué par les événements, il s'agit d'une attaque «sans précédent contre les institutions américaines». Barack Obama parle de violences «encouragées par un président qui a menti sans relâche sur l'issue d'une élection» et de «moment de déshonneur et de honte pour le pays», tout en disant que ces actes étaient prévisibles en raison du «crescendo violent» alimenté par des républicains qui «refusent de voir la vérité». George W. Bush, qui venait de confirmer sa participation à la cérémonie d'assermentation du démocrate, n'a de son côté pas hésité à parler de «république bananière». Il s'est dit «consterné» par le comportement «irresponsable» de certains dirigeants politiques.

Les réactions de dirigeants étrangers ont rapidement afflué, qualifiant cette attaque d'«honteuse» et de «choquante». Le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas a dénoncé des «paroles incendiaires se muant en actions violentes», appelant les pro-Trump à «cesser de piétiner la démocratie». Pour son homologue français, Jean-Yves Le Drian, il s'agit d'«une atteinte grave contre la démocratie». Le Secrétaire Mike Pompeo n'a condamné les actes que près de quatre heures plus tard, en déclarant les violences électorales «intolérables, à la fois chez soi et à l'étranger».

Quatre décès recensés

Le décès d'une femme portant une bannière en faveur de Donald Trump a été confirmé par la police dans l'après-midi. Elle avait été blessée par balle à la nuque par la police du Capitole, alors qu'elle faisait partie des assaillants qui ont pénétré à l'intérieur du bâtiment du Capitole. Selon la chaîne de télévision californienne KUSI qui s'est entretenue avec son époux, la femme a travaillé dans l'US Air Force pendant 14 ans et se présentait sur son profil Twitter comme libertarienne et ancienne combattante. Elle était une fervente admiratrice de Donald Trump et ne voulait pour rien au monde louper l'appel du président à venir manifester à Washington. Un de ses derniers tweets précisait: «Rien ne nous arrêtera... Ils peuvent essayer, essayer et essayer mais la tempête est là et elle descend sur (Washington) DC dans moins de 24 heures... Du noir vers la lumière!» Une enquête interne a été ouverte sur cet «événement tragique», a déclaré lors d'une conférence de presse le chef de la police de Washington, Robert Contee.

Trois autres personnes - une femme et deux hommes - sont mortes aux alentours du Capitole «d'urgence médicale distincte», a précisé Robert Contee, sans donner plus de détails, ni dire s'il s'agissait de participants aux manifestations. Les causes de leurs morts ne pourront pas être établies avant leur examen par un médecin légiste, a-t-il ajouté.

La police a, selon lui, également procédé à 52 interpellations mercredi, dont 26 dans l'enceinte du Capitole.