Une cheminée de fumée. Et très vite des haut-parleurs qui donnent l’ordre aux participants de rentrer dans le Capitole et de se tenir à l’écart des portes et des fenêtres. A deux jours de la prestation de serment du démocrate Joe Biden, une répétition de la cérémonie a dû être interrompue. Avec, au final, un bâtiment placé en lockdown pendant une heure et surtout plus de peur que de mal. La fumée ne provenait que d’un début de feu rapidement maîtrisé, dans un camp de sans-abri, à moins de 2 kilomètres du Capitole.

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Soldats surveillés par le FBI

Ce non-événement, qui très vite a créé un petit mouvement de panique sur les réseaux sociaux, est révélateur de l’extrême précaution prise par les forces de l’ordre, après l’attaque meurtrière du Capitole du 6 janvier. Washington ressemble à une ville assiégée, avec plus de 25 000 soldats de la Garde nationale – l’armée de réserve américaine – venus en renfort pour aider les différents corps de police présents. Rues bloquées, voitures de police ou camions militaires posés en travers de routes pour sécuriser un large périmètre autour des bâtiments officiels, du Capitole à la Maison-Blanche. Fils barbelés, hautes grilles noires. Derrière, des soldats postés, jambes larges et arme en évidence. 

Et si l’«ennemi» n’était finalement pas celui qu’on croit? Tout ce dispositif a essentiellement pour but de dissuader des pro-Trump en colère, parmi lesquels des extrémistes, suprémacistes blancs et QAnonnistes convaincus d’avoir assisté à un «scrutin truqué», de vouloir tenter une insurrection armée ou tout événement susceptible de perturber la cérémonie d’investiture de Joe Biden. Mais depuis l’attaque du Capitole, la question d’éventuelles complicités au sein des forces de sécurité bat son plein.

Vivement que l’on puisse passer à autre chose, dès le 20 janvier

Nancy, enseignante

Que des individus partageant une idéologie de suprémacisme blanc infiltrent armée et corps de police est dénoncé depuis des années, y compris par des extrémistes repentis. Le 6 janvier, plusieurs assaillants étaient d’ailleurs d’anciens militaires ou policiers. Mais à quel point des membres actuels de la police du Capitole ont-ils par exemple facilité l’accès au bâtiment? Les regards se tournent désormais aussi vers les 25 000 soldats dépêchés à Washington. Inquiet, le FBI, qui a fait état de menaces sérieuses contre le Capitole et contre les sièges de pouvoir des 50 Etats, procède, en coordination avec le Secret Service, à des vérifications accrues des antécédents des membres de la Garde nationale, pour s’assurer qu’ils ne représentent eux-mêmes pas de risques sécuritaires. En clair, la chasse aux éléments nocifs au cœur même de l’appareil sécuritaire est lancée.

Des chiens à l’affût des bruits

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Est-on dans la paranoïa la plus totale, alors que certains coins de Washington ressemblent à un camp retranché et que les manifestations armées annoncées ce week-end dans plusieurs Etats n’ont en fait pas eu lieu? L’inquiétude est bien réelle. Et la polémique apparue sur l’impréparation des forces de l’ordre après les événements du Capitole pousse les responsables à redoubler de prudence. Sur CBS News, le général Daniel Hokanson, qui dirige le Bureau de la Garde nationale, promet que tous les militaires envoyés par plusieurs Etats américains «ont été passés au crible». «Nous voulons nous assurer que nous avons les bonnes personnes au sein de la «bulle» qui protégera le président et la vice-présidente», a complété, sur Fox News, le général William Walker, à la tête de la Garde nationale de Washington. Quant aux chefs d’états-majors, ils ont dû rappeler aux soldats qu’ils devaient «incarner les valeurs et les idéaux de la nation».

Dans le quartier de Capitol Hill, des affichettes noires ont été collées sur des bases de réverbères. Avec, écrit en grandes lettres rose fluo, «le suprémacisme blanc n’est pas le patriotisme». Ou «Mettons un terme à la terreur blanche». Signé: les «Gays against guns» (les gays contre les armes à feu). Des passants promènent leurs chiens, qui, les oreilles dressées, sont à l’affût des moindres bruits provenant du «camp militaire» à proximité. Si on voit le Capitole à quelques centaines de mètres, la première vision est bien celle des grilles noires et des barrages composés de blocs en béton avec le mot «Stop». Et des soldats, le doigt posé sur la gâchette, qui attendent patiemment.

«Stay safe»

Mais, en ce jour ensoleillé, et de surcroît férié pour cause de Martin Luther King Day, règne paradoxalement aussi une forme de tranquillité. «Tout cela donne une impression bizarre, mais l’avantage c’est que je me sens en pleine sécurité», rigole Nancy, une enseignante, qui habite une petite maison bleue. «Mais vivement que l’on puisse passer à autre chose, dès le 20 janvier.» Les soldats, policiers et membres du Secret Service, souvent debout pendant des heures à un même poste, se laissent photographier et bavardent parfois facilement, sans perdre une seconde la moindre vigilance. «Faites attention à vous, il y a tout de même des véhicules qui circulent dans cette rue!» nous glisse l’un d’eux. Les deux mots les plus échangés ces jours à Washington? Stay safe. 

Depuis dimanche, deux civils armés, et sans les autorisations requises, ont tout de même été interpellés aux alentours de la «zone rouge» interdite aux voitures à moins d’être résident du quartier, alors que les arrestations des émeutiers du 6 janvier se poursuivent. Dans un petit îlot de verdure à l’entrée de la zone sécurisée, une quinzaine de tentes sont installées sur l’herbe, entourées de toutes sortes de détritus. Sur un banc, des cartons remplis de repas, avec au menu dinde et brocolis. Un homme se dirige vers nous, hagard. «Un dollar pour un sans-abri?» A quelques mètres, les grillages, un immense camion militaire, des voitures de police avec les gyrophares allumés. Mais l’homme, un bonnet de laine noir enfoncé sur la tête, ne semble même plus les remarquer, tellement ils font partie du paysage. «Alors? Juste un petit dollar?»