Professeur à l'Institut universitaire de hautes études internationale de Genève, Victor-Yves Ghebali est un fin connaisseur de l'histoire des Nations unies. Il estime que l'ONU survivra à la crise actuelle comme elle a survécu aux précédentes.

Le Temps: D'aucuns estiment que si les Etats-Unis entrent en guerre sans deuxième résolution du Conseil de sécurité, le système des Nations unies aura vécu. Partagez-vous cette vision?

Victor-Yves Ghebali: Pas du tout! L'ONU est certes au pire de sa forme, mais elle a enduré d'autres crises. Rappelons que sa Charte a été prévue pour une société internationale multipolaire et que la guerre froide a gelé son fonctionnement. Cela dit, la crise actuelle est particulièrement grave car elle est provoquée par une superpuissance à l'origine de la création de l'ONU et sans laquelle l'organisation serait très handicapée.

– Cela fait pourtant des années que les Etats-Unis ont pris leurs distances avec le système onusien…

– Les années Reagan ont marqué un virage à 360 degrés. Washington avait alors le sentiment que l'ONU était de plus en plus anti-américaine, anti-occidentale. Ils ont d'abord lâché l'Unesco, le maillon le plus faible. Ensuite, l'administration Bush père a évoqué un nouvel ordre mondial. Quant à Bill Clinton, bien qu'élu sur un programme multilatéraliste, il n'a pas respecté ses engagements. Il a bien tenté de se rattraper lors de son second mandat, mais il était empêtré dans son bras de fer avec un Congrès républicain et intégriste, dont l'administration Bush actuelle est l'héritière.

– Les Etats-Unis ne pourraient-ils pas définitivement discréditer l'ONU s'ils entraient en guerre sans son aval?

– De manière générale et malgré leurs critiques, les Etats-Unis ont besoin de l'ONU. Pour ce qui est du cas irakien, l'administration Bush a décidé depuis le début de faire la guerre à Saddam Hussein. Elle n'a accepté d'aller devant le Conseil de sécurité que pour obtenir une certaine légitimité. Mais conformément à ses plans initiaux, elle peut s'en passer.

– Que se passera-t-il si la France et la Russie opposent leur veto et que l'administration Bush entre en guerre?

– Le discrédit sera pour les Etats-Unis. Au regard de la Charte et du droit international, ils deviendront d'abord une puissance d'invasion, puis une puissance occupante.

– Cela pourrait-il entraîner des sanctions contre Washington?

– Non. Il y a une règle non écrite qui veut que les sanctions contre les Etats agresseurs (le chapitre 7 de la Charte) ne s'appliquent pas aux membres permanents du Conseil de sécurité. C'est pourquoi l'ONU ne s'est jamais prononcée sur la guerre du Vietnam, ni sur les opérations soviétiques en Hongrie ou en Afghanistan.

– Une réforme des Nations unies est-elle devenue indispensable?

– On ne change pas la carrosserie ou le moteur d'une voiture quand le conducteur est mauvais. Je ne crois ni aux réformes institutionnelles ni aux réformes procédurales ni aux réformes de la bureaucratie de l'ONU – quoique! C'est le comportement des Etats qui doit changer, notamment celui de la superpuissance démocratique que sont les Etats-Unis. Or je note que son comportement actuel n'est plus celui d'une démocratie, ni dans son langage, ni dans son style, ni dans ses actes. Une démocratie n'a pas à chercher de prétextes pour attaquer un pays. Les faits parlent d'eux-mêmes.

– Pourquoi ne pas prendre acte que les Etats-Unis sont la superpuissance actuelle et qu'ils fixent les règles du jeu?

– Même une superpuissance ne peut se mettre à l'écart du système onusien. Nous vivons dans une société mondialisée et globalisée. Il y a des règles à respecter.

– Pourtant, c'est ce qu'ils sont en train de faire…

– Certes, mais je le redis, le gouvernement Bush ne respecte plus les règles de base de la démocratie. C'est une administration d'idéologues, ivres de leur puissance militaire. Gagner en Irak sera facile. Occuper le pays ne le sera pas. Les revers arriveront, et j'ose espérer alors en une sanction électorale du peuple américain. Le gouvernement Bush tente un fantastique coup de poker, mais j'ai la conviction que le principe de réalité s'imposera.

– La chute du régime irakien peut-elle entraîner, comme le promettent les Etats-Unis, une démocratisation de la région?

– Non. La démocratie ne s'importe pas, elle s'apprend de l'intérieur. Une intervention américaine en Irak signifie surtout que Ben Laden aura gagné et que ses thèses sur l'agression occidentale contre les musulmans seront validées. Intervenir sans avoir au préalable réglé le problème israélo-palestinien est une folie, sans parler du risque accru d'actes terroristes. Politiquement, légalement et moralement, l'intervention militaire américaine en Irak n'est pas justifiable.