Un mois à peine après le sommet sino-américain entre Barack Obama et Xi Jinping à Washington, le ton monte de nouveau entre les deux grandes puissances mondiales. Mardi, l’ambassadeur américain à Pékin, Max Baucus, a été sèchement convoqué au Ministère chinois des affaires étrangères et sommé d’avertir les États-Unis qu’ils doivent cesser de «menacer la souveraineté et les intérêts sécuritaires» de la Chine.

Motif de cette montée de tension: le navire de guerre USS Lassen, un destroyer équipé de missiles appartenant à la septième flotte de la marine américaine, a navigué tôt mardi matin à moins de 12 mille marins du récif Subi, dans l’archipel contesté des Spratleys, en mer de Chine méridionale. Il n’a pas arrêté sa course en dépit d’avertissements émis par deux navires de guerre chinois. Pour les responsables militaires américains, il s’agissait d’un exercice légal pour réaffirmer la liberté de navigation dans des eaux internationales, une mission que l’Amérique dit mener depuis des décennies à travers le monde dans le cadre de son programme Freedom of Navigation.

Pour le Pentagone, Pékin n’a, en vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, aucun droit à des eaux territoriales autour du récif Subi, car ce petit îlot est immergé à marée haute. Or depuis un peu plus d’un an, la Chine revendique des eaux territoriales autour du récif après l’avoir remblayé pour en faire un îlot artificiel. Elle y a construit une piste de décollage susceptible d’accueillir des avions militaires. La Chine a procédé de la même façon sur le récif de Fiery Cross, où a été construit un tarmac de 3000 mètres de long. À la Maison-Blanche, le président chinois avait pourtant assuré à son homologue américain que ces îlots ne seraient pas militarisés. S’appuyant sur des photos satellitaires qui semblent prouver le contraire, Washington a voulu prendre Xi Jinping au mot en envoyant un navire de guerre tester Pékin.

Bras de fer sino-américain

La manœuvre intervient après que le Pentagone a insisté auprès de la Maison-Blanche sur la nécessité d’émettre un signal fort au pouvoir chinois qu’il n’a pas intérêt à surjouer son rôle en mer de Chine du Sud. Beaucoup plus que son prédécesseur Chuck Hagel, le nouveau chef du Pentagone, Ashton Carter, incarne ce nouvel état d’esprit. L’épisode montre que Washington et Pékin peuvent s’entendre sur le climat dans l’optique de la conférence de Paris en décembre, mais ont toujours des profondes divergences de vue sur des questions géostratégiques. La mer de Chine méridionale est une route maritime commerciale d’une importance stratégique considérable qui représente un volume de plus de 5000 milliards de dollars.

La marine américaine n’a pas improvisé un passage inoffensif au large du récif Subi. Elle a étudié de près la route précise à suivre. Au vu de la carte nationaliste jouée par Xi Jinping, l’exercice allait inévitablement être perçu comme une provocation. Les Américains ont pour leur part aussi eu droit à leur provocation. En septembre, alors que Barack Obama visitait l’Alaska, cinq navires chinois ont effectué un passage inoffensif à moins de 12 milles nautiques de la côte.

Dans ce bras de fer sino-américain, le Congrès n’est cependant pas d’une grande aide. Le Sénat bloque toujours la ratification de la Convention sur le droit de la mer alors que Washington s’y réfère abondamment pour refuser les requêtes territoriales chinoises en mer de Chine du Sud. À West Point l’an dernier, Barack Obama avait sommé le Capitole d’agir: «C’est beaucoup plus difficile de demander à la Chine de résoudre ses disputes maritimes en se conformant à la Convention sur le droit de la mer si le Sénat américain refuse de la ratifier. Or nos hauts responsables militaires insistent de manière répétée sur le fait qu’une telle ratification est dans notre intérêt national.» La Chine a, elle, ratifié la convention onusienne. Mais dans une dispute maritime l’opposant aux Philippines, elle a refusé d’accepter un tribunal prévu par la convention dont les décisions ne sont pourtant pas contraignantes.