Une autre page sécuritaire controversée de l’administration Bush se tourne. Annoncée hier par Barack Obama, la décision d’abandonner le projet de bouclier antimissile en Europe de l’Est avec ses implantations en Pologne et en République tchèque enlève une énorme épine dans le pied de l’Union européenne et de l’OTAN.

Pilier européen du programme «National Missile Defence» lancé en 2004 par le Pentagone, l’installation d’ici à 2013 de dix intercepteurs de missiles de longue portée en Pologne, couplés avec des radars en République tchèque, était justifiée par le besoin de protéger les Etats-Unis et leurs alliés d’éventuels tirs en provenance d’Iran, ou de futurs «Etats-voyous». Mais le fait qu’il s’agisse d’un programme de défense strictement bilatéral, basé au cœur de l’ex-Europe de l’Est dans deux pays ouvertement «atlantistes», avait provoqué un malaise au sein de l’UE et de l’OTAN. Et surtout suscité la colère de la Russie, persuadée d’être la vraie cible du dispositif.

Résolument hostile à tout déploiement de batteries antimissiles et de radars dans les deux ex-pays de l’Est, l’actuel premier ministre russe, Vladimir Poutine, avait proposé au début 2008 de mettre à la disposition des Etats-Unis une station radar située en Azerbaïdjan, avant de se voir opposer un «non» ferme de Washington. Puis l’aggravation des tensions après la guerre d’août 2008 en Géorgie avait rendu l’affaire explosive. Au point qu’en juillet dernier, le président russe, Dmitri Medvedev, avait menacé de déployer, en rétorsion, ses propres missiles dans l’enclave de Kaliningrad.

«Ce bouclier empoisonnait nos relations avec la Russie, notamment sur l’énergie ou sur l’Afghanistan, reconnaît un diplomate en poste auprès de l’OTAN. Vladimir Poutine y voyait une preuve du retour de la Guerre froide. Il abusait sans vergogne de cet argument.» Le projet de l’administration Bush compliquait en outre la donne au sein de l’Alliance atlantique, où le partenariat privilégié entre Varsovie, Prague et Washington provoquait des frictions, notamment en France et en Allemagne. Dès mercredi, le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, a d’ailleurs annoncé qu’il allait faire, dans un discours attendu ce vendredi à Bruxelles, des «offres concrètes» à la Russie pour «restaurer la confiance».

L’alternative au bouclier européen des années Bush a été esquissée par Barack Obama. Evoquant le recours à «des technologies éprouvées que nous paierons le juste prix», le président américain a annoncé, entre autres pour 2015, le déploiement de missiles à courte et moyenne portée en Pologne et en République tchèque. Mais il a surtout avancé deux raisons pour sa révision: une mise à jour de l’évaluation de la menace balistique iranienne, et les progrès accomplis par les Etats-Unis dans le domaine des radars et des technologies antimissiles en particulier dans le domaine des intercepteurs sol-air et mer-air. Plusieurs projets circulent néanmoins, comme le déploiement de batteries antimissiles en Turquie, ou des bases en Israël. Le tout assorti d’une évidence: la nécessité de couper dans les dépenses militaires en pleine crise. «La raison principale est d’ordre technico-budgétaire et non le désir de plaire aux Russes», estimait hier Joseph Henrotin, au Centre d’analyse et de prévision des risques internationaux (Capri) de Paris, interrogé par l’AFP.

Le versant iranien de la décision, peu commenté, était toutefois jugé très important hier du côté de l’OTAN dont le Comité militaire (composé des chefs d’état-major des 28 pays alliés) se réunit à partir d’aujourd’hui et durant deux jours à Lisbonne. Du temps de George Bush, Washington assurait que Téhéran pourrait se doter de ce type d’engins à longue portée dès 2015. Les militaires russes qui niaient obstinément ces avancées semblent avoir eu raison. En sachant que la crise politique post-présidentielle à Téhéran est aussi passée par là: «Les Etats-Unis considèrent que le pouvoir iranien est très fragilisé, juge un ambassadeur européen. Leur appréciation du risque posé par l’Iran est maintenant beaucoup plus nuancée.»