Mieux vaut négocier que de risquer un nouvel essai nucléaire, voire plus, de la part de la Corée du Nord. Dans un rapport rendu public lundi à Bruxelles, l'International Crisis Group (ICG) inflige un camouflet stratégique de plus à l'administration Bush pour sa politique de confrontation en Asie du Nord-Est. «George Bush a affirmé que les pourparlers bilatéraux avec le régime de Pyongyang menés par son prédécesseur n'avaient rien donné, assène le document. Or ils avaient tout de même retardé la surenchère nucléaire à laquelle on assiste aujourd'hui. Ce qui prouve leur validité.» L'ICG, présidé par l'ancien ministre des Affaires étrangères australien Gareth Evans, préconise la nomination d'un envoyé spécial américain pour la Corée du Nord, et l'adoption d'un calendrier de levée des sanctions de l'ONU si l'Etat communiste renoue avec l'Agence internationale pour l'énergie atomique.

Coordinateur du rapport, le directeur Asie de l'ICG, Robert Piper, est convaincu qu'un isolement accru du régime stalinien du «cher leader» Kim jong-Il ne produira que de mauvaises surprises. «Nous n'avons aucune garantie sur les résultats d'une reprise des négociations directes entre Washington et Pyongyang, explique-t-il. Mais nous savons en revanche ce que risquent de produire les sanctions prévues dans la résolution onusienne 1718 adoptée le 14 octobre: un renforcement du poids des militaires au sein de l'appareil d'Etat nord-coréen. Et de leur paranoïa sécuritaire. L'ICG estime que la Corée du Nord a réussi à produire environ 53 kilos de plutonium militaire, soit de quoi concevoir entre 4 et 13 armes nucléaires.»

Les recommandations du rapport tombent à pic après la victoire des démocrates au Congrès. Ceux-ci sont connus pour être favorables à une reprise du dialogue mené sous la présidence Clinton, qui conduisit l'ex-secrétaire d'Etat Madeleine Albright à se rendre à Pyongyang en octobre 2000.

«La partie va maintenant se jouer du côté des républicains, poursuit Robert Piper. Or, contrairement à George Bush et aux faucons emmenés par le vice-président Dick Cheney, plusieurs ténors de son parti, comme le sénateur Richard Lugard, sont d'accord pour de nouveaux pourparlers. La question est de savoir ce que va faire Condoleezza Rice, plutôt favorable aux négociations à six (qui impliquent, outre les USA, la Russie, la Chine, le Japon et les deux Corées).»

Pour l'ICG, ces pourparlers peuvent offrir le cadre de la reprise du dialogue direct préconisé par ses experts: «L'important est que des discussions bilatérales aient lieu. Seul un dialogue peut permettre de savoir ce qu'exige la Corée du Nord.»

L'analyse de l'ICG prend aussi en compte la réalité asiatique de ce dossier. Entre une Chine préoccupée, mais pas prête à lâcher son voisin, un Japon tenté de se réarmer et une Corée du Sud désireuse de maintenir la porte ouverte aux maigres échanges commerciaux, la politique des sanctions pure et dure ne peut pas fonctionner. L'ICG rappelle ainsi que Séoul veut maintenir coûte que coûte l'utilisation du parc industriel nord-coréen de Kaesong, et l'envoi de touristes au mont Kumgang. Le document fait aussi un lien entre le test nucléaire et le gel des avoirs financiers nord-coréens depuis septembre 2005 dans plusieurs pays ou territoires (Macao, Singapour, Vietnam, Mongolie, Chine) à la demande de Washington. L'ICG balaye enfin l'idée d'une frappe préventive: «Il n'est pas sûr que les matériels et les installations nord-coréennes soient bien localisés. Toute action militaire risquerait d'entraîner un cataclysme.»