Proche-Orient

Washington se range derrière la solution russe en Syrie

John Kerry propose au Kremlin d'«intégrer» son pays dans les opérations militaires de la Russie

L’administration de Barack Obama a décidé de poser les armes en Syrie. Dans sa serviette, c’est un acte de reddition qu’amenait le secrétaire d’État John Kerry à Moscou, où il devait le remettre jeudi soir au président Vladimir Poutine. La veille, l’administration avait pris soin de laisser fuiter le document dans la presse américaine pour que les choses soient claires: Washington fait savoir au Kremlin qu’il accepte d’épouser sa vision du conflit syrien. Enterrée, l’idée d’un départ du président Bachar el-Assad. C’est au contraire au renforcement du régime syrien que devraient œuvrer désormais, main dans la main, Russes et Américains.

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La perspective d’une plus grande «coopération» entre Moscou et Washington était dans l’air depuis plusieurs semaines (LT du 30.06.2016), mais personne n’en connaissait jusqu’ici la réelle portée. Selon le document, publié notamment par le Washington Post, John Kerry a proposé aux Russes d’établir un «Groupe mixte de mise en œuvre» (Joint Implementation Group, ou JIP), quelque part à proximité d’Amman, la capitale jordanienne. Si les deux pays garderaient leurs structures nationales séparées, ce JIP viserait non seulement à échanger les informations du terrain et à «synchroniser les efforts militaires» mais il chercherait aussi, à terme, à établir des opérations communes («intégrées», selon le jargon militaire).

Cette «proposition» américaine, qui répond à une volonté mille fois affichée par la Russie depuis des mois, pourrait concerner les positions de l’organisation de l’État islamique mais a surtout un autre objectif: la branche syrienne d’Al-Qaida, le Front Al-Nosra. Ce groupe est considéré comme une organisation terroriste par le Conseil de sécurité de l’ONU, mais il a été largement épargné jusqu’ici par les Américains.

Et ce, pour deux raisons principales: Al-Nosra est d’abord inextricablement lié aux autres mouvements rebelles, au gré des alliances changeantes sur le terrain. Mais surtout, alors que le reste de l’opposition syrienne est en pleine déconfiture en raison notamment du manque de soutien effectif de la part des Américains, Al-Nosra représente aujourd’hui l’ennemi le plus sérieux du régime de Bachar el-Assad.

La position ambiguë de ce groupe constitue depuis longtemps un secret de Polichinelle, et l’ambivalence des Américains à son égard a été démontrée notamment depuis l’instauration d’un cessez-le-feu en Syrie, fin février, duquel Al-Nosra est officiellement exclu. «Des indications claires montraient depuis le début que l’ambiguïté concernant Al-Nosra poserait des problèmes», constatait jeudi l’envoyé spécial de l’ONU Staffan de Mistura en refusant de se prononcer plus avant sur la signification de cette nouvelle donne pour les discussions de Genève, aujourd’hui au point mort.

Mais qu’entend donc obtenir la Maison-Blanche en échange de cette «levée de l’ambiguïté» face à Al-Nosra? Selon le document, la contrepartie consisterait pour les Russes à limiter (ou à interdire dans certaines conditions) les opérations aériennes menées par l’armée de Bachar el-Assad. Il s’agirait, aussi, de parvenir à un cessez-le-feu «durable» et d’entamer le processus d’une «transition politique» en Syrie.

«Pour être clair, je dirai que c’est une tentative désespérée des Américains. Ils acceptent de devenir le bras armé du régime syrien en espérant obtenir des Russes ce à quoi ils se sont déjà engagés par le passé», note une source diplomatique occidentale proche du dossier mais qui a découvert par la presse le détail de l’offre américaine. Le diplomate poursuit: «Cela revient en fait à offrir une prime à Moscou et à Damas pour ne pas avoir tenu leurs engagements jusqu’ici. On peut le tourner dans tous les sens: c’est un très mauvais deal.»

Tourmentée par le «Brexit» et par le manque de clarté de la diplomatie française, tétanisée par la question des réfugiés, l’Europe n’est en réalité guère plus que spectatrice devant l’évolution en Syrie. Et la Russie a de quoi se frotter les mains: si elle se confirmait, pareille entrée en scène des Etats-Unis devrait faire éclater encore davantage les groupes «modérés» qui s’opposent à Bachar el-Assad. Ces derniers mois, déjà, Al-Nosra aurait bénéficié à plein de cette sorte de «clarification» progressive du paysage.

Selon Charles Lister, un très bon connaisseur du terrain, les djihadistes recruteraient à tour de bras: quelque 3000 adhésions supplémentaires depuis le mois de février. «C’est une progression extraordinaire», notait récemment le chercheur. Pour les combattants syriens, le choix devient désormais le suivant: s’aligner derrière Al-Nosra ou se jeter dans les bras du régime syrien honni, désormais défendu non seulement par la Russie de Vladimir Poutine mais aussi par l’Amérique de Barack Obama.

Une exagération? Alors que John Kerry s’apprêtait à partir pour Moscou, les forces loyales à Bachar el-Assad, appuyées par les Russes, ont réussi à couper la dernière voie d’accès vers les quartiers de l’Est d’Alep, tenus par l’opposition. Résultat: plus de 200 000 personnes prises au piège et risquant désormais la famine. Des civils dont la survie dépend aujourd’hui, notamment, des troupes d’Al-Nosra.

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