Choc en retour pour les Américains «écraseurs» de la Serbie: le premier ministre russe est à Washington depuis mardi pour les mettre en garde contre leurs velléités d'assumer le rôle de «gendarmes du monde». On a noté, ici, les nuances dans le propos mais la fermeté dans le ton. Sergueï Stepachine parlait en l'occurrence au nom de ses «cousins» orthodoxes et slaves, sur lesquels quelques milliers de tonnes de bombes ont été déversées sans que Moscou puisse faire grand-chose pour enrayer l'hécatombe.

L'aigreur tenace qui empoisonne les relations russo-américaines vient de là: d'un côté, la domination; de l'autre, l'impuissance. En Serbie et au Kosovo, les ruines sont déjà froides mais la rancune russe, elle, semble être restée sur le feu. Stepachine l'a laissée se répandre, mardi, en critiquant le «complot» des Etats-Unis pour évincer Milosevic du pouvoir à Belgrade. Et en condamnant le refus de ces mêmes Etats-Unis de fournir à un pays exsangue une aide humanitaire qui lui permettrait de passer le prochain hiver.

Dans l'esprit des Américains, ces deux points sont liés. Ils le clament et Samuel Berger, le conseiller pour la Sécurité nationale, l'a encore répété lundi: «Nous ne donnerons pas un seul dollar aux 10 millions de Serbes tant qu'un criminel de guerre conservera les rênes de l'Etat.» Stepachine a-t-il eu plus de chance au cours de sa demi-heure d'entretien avec le président Clinton? Il ne le semble pas. Le premier ministre russe a pourtant dressé devant le chef de la Maison-Blanche un tableau d'apocalypse: routes, usines, ponts détruits. Plus d'eau, ni d'électricité, ni de gaz. La famine, la maladie qui menacent… «Il faut s'attendre, dès novembre, à une catastrophe au cœur de l'Europe», a-t-il insisté. Une heure plus tard, le Russe, dont c'était le premier voyage à Washington, fit contre mauvaise fortune bon cœur en assurant que les deux pays entreraient dans le XXIe siècle «comme deux amis qui savent, grâce à un respect mutuel, surmonter leurs différends».

Négociations sur START III

La formule rappelait vaguement la guerre froide et certains communiqués de Brejnev, mais peu importe. Personne n'y a prêté attention, d'autant que cette période troublée est revenue indirectement sur le tapis par le biais du contrôle des armes stratégiques. Sur cet épineux sujet, c'est le vice-président Al Gore qui a été l'interlocuteur du premier ministre russe. Les deux hommes ont confirmé que des négociations sur le traité START III s'ouvriraient le mois prochain à Moscou. START III, c'est un maximum de 2500 missiles nucléaires pour chacun des deux arsenaux, soit une réduction, de part et d'autre, d'un millier de missiles par rapport à START II, signé en 1993 mais non encore ratifié par le parlement russe. Les nationalistes et les communistes y sont hostiles. Devant la presse, Sergueï Stepachine a souligné que de «gros efforts» seraient entrepris par le président Eltsine «pour que ce vote décisif ait lieu à l'automne prochain.»

On ne s'est pas débarrassé des relents de la guerre froide en refermant le dossier sur les armes. Un autre domaine s'accroche encore à cette sombre époque: l'espionnage. La rivalité entre les blocs fut aussi – et surtout – une bataille d'espions. Stepachine en sait quelque chose: avant d'occuper son poste actuel, il dirigeait les services de sécurité et de contre-espionnage. L'omniprésent Gore lui a reproché d'avoir conservé les vieilles habitudes de l'URSS et du KGB, en un mot d'entretenir encore beaucoup trop d'espions russes aux Etats-Unis. L'ancien patron de la «guerre de l'ombre» lui a simplement répondu qu'il «suivrait de près la question». «Mais vous savez, a-t-il ajouté avec un mystérieux sourire, tous les Etats ont des structures un peu spéciales…» Certes. Mais tous les Etats n'ont pas la chance de recevoir un prêt de 4,5 milliards de dollars! C'est le Fonds monétaire international (FMI) qui vient d'en gratifier le Kremlin en récompense de sa lutte contre l'inflation et le déficit budgétaire. Stepachine retournera à Moscou avec, toujours, le Kosovo sur le cœur. Mais avec, aussi, les mains pleines…