Le monde onusien est décidément étrange. Certains des pays les plus pauvres de la planète sont devenus – bien malgré eux – les créanciers de l'ONU. C'est une conséquence directe du fait que les Etats-Unis tardent à rembourser une partie de leurs arriérés qui s'élève à 586 millions de dollars. A la fin août, le budget ordinaire de l'ONU sera largement dans le rouge, atteignant les 75 millions de dollars de dette. Pour que les salaires et la machine onusienne continuent de tourner, l'argent sera ponctionné sur le budget des opérations de maintien de la paix.

Or, ce sont justement les pays les plus déshérités qui souvent mettent des contingents militaires à disposition de l'ONU pour renflouer leurs caisses. Les plus gros contributeurs sont le Bangladesh, le Nigeria, l'Inde, la Jordanie, le Kenya, le Ghana et le Pakistan, qui représentent quelque 20 000 soldats. Les pays prêteurs de casques bleus sont censés toucher en moyenne 1000 dollars par mois par soldat mis à disposition. En réalité, ils ne touchent plus rien. «J'ai cessé de payer les troupes», a déclaré récemment Joseph Connor, en charge de l'administration de l'ONU.

L'administration Clinton avait concocté avec le Sénat un plan de remboursement en trois tranches du milliard de dollars d'arriérés. La première tranche avait été payée, la seconde et la plus importante (586 millions de dollars) devait être payée ces derniers mois. Mais la Chambre des représentants a réussi à bloquer le paiement. Des représentants – aussi bien conservateurs que démocrates – veulent conditionner le remboursement des dettes à l'ONU à l'adoption d'un projet de loi – The American Service Members'Protection Act – qui vise «à couper les jarrets» à la future Cour pénale internationale (CPI), chargée de réprimer les crimes contre l'humanité, les crimes de guerre et de génocide.

Ainsi, selon ce projet, Washington cesserait l'assistance militaire à tout pays non membre de l'OTAN qui ratifierait les statuts de la CPI. Il interdirait, de surcroît, au président américain de mettre des troupes à disposition de l'ONU, à moins que le Conseil de sécurité ne donne aux soldats américains une immunité devant la CPI. Enfin, l'American Service Members'Protection Act donnerait l'autorisation au président américain d'envoyer des troupes libérer des soldats américains ou alliés qui seraient détenus à La Haye!

Ces propositions extrémistes embarrassent l'administration Bush. Après le rejet du Protocole de Kyoto sur le climat, et bien d'autres refus (notamment, en matière d'armes biologiques), celle-ci cherche à convaincre le reste de la planète que les Etats-Unis ne mènent ni une politique unilatérale, ni isolationniste. Si la Chambre des représentants ne libère pas rapidement l'argent promis aux Nations unies, le président Bush devra se livrer à un exercice diplomatique périlleux: en septembre prochain, il doit prononcer un discours devant l'Assemblée générale de l'ONU et devra faire l'impossible démonstration de la crédibilité des engagements multilatéraux américains, alors que la politique américaine conduit l'ONU à la banqueroute.