Asie centrale

Wasil Ahmad, 12 ans, abattu froidement un pistolet à la ceinture

L'exécution d'un très jeune milicien rappelle l'engagement de nombreux mineurs dans la guerre afghane, du côté gouvernemental comme dans les rangs de la rébellion 

Le jeune garçon, cette fois, n’a rien pu faire. Alors qu’il se rendait à l’école dans la petite ville de Terin Kot, au coeur de l’Afghanistan, il a été accosté par un tueur à moto, qui lui a logé une balle dans la tête et une autre dans la poitrine. Malgré son jeune âge, 12 ans, Wasil Ahmad a été froidement exécuté, puis son meurtre revendiqué par un groupe de talibans. C’est que l’enfant n’était pas un élève ordinaire. Comme en témoignait le pistolet qu’il portait à la ceinture, il était aussi un combattant.

A l’âge où d’autres jouent, Wasil Ahmad servait dans une milice, assoiffé de revanche contre les talibans qui avaient tué son père quelques années plus tôt et qui, s’était-il juré, allaient en payer le prix. Instruit au maniement des armes par un oncle policier, il a participé l’an dernier à la défense de son village assiégé pendant 71 jours par les «fous de Dieu» et se serait alors signalé par un cran exceptionnel. Un courage qui lui aurait permis d’abattre six assaillants.

Wasil Ahmad avait acquis une certaine renommée dans sa province de l’Oruzgan. Mais nombre d’autres enfants afghans sont mêlés d’une manière ou d’une autre aux hostilités. Lors d’une enquête menée en mai dernier, l’organisation non gouvernementale Child Soldiers International a découvert que la moitié des barrages de la police nationale afghane étaient tenus à Terin Kot par des mineurs. Des adolescents à qui était confiée la lourde responsabilité de défendre des endroits sensibles et d’engager le combat si nécessaire. Une autre recherche sur le même thème a montré que les forces de l’ordre des provinces du Kunar, du Logar et de Zabul comprenaient 10% de moins de 18 ans.

Engagés dans les troupes rebelles comme pro-gouvernementales

Les Nations unies, qui ont déployé une importante mission d’assistance en Afghanistan, se sont également penchées sur le sujet. Dans un rapport daté, lui aussi, de mai 2015, elles constatent que «le recrutement et l’emploi d’enfants dans des fonctions de soutien et de combat ont été observés à travers le pays». Le groupe de travail mis sur le sujet est parvenu à documenter 560 cas (représentant 556 garçons et 4 filles) entre le 1er septembre 2010 et le 31 décembre 2014. Les trois quarts auraient été enrôlés par des groupes d’opposition et le quart restant par les forces gouvernementales ou alliées aux autorités. Les auteurs de l’étude soulignent cependant que leurs chiffres sous-estiment sans doute largement la réalité.

Les raisons qui poussent des mineurs à participer aux hostilités sont multiples. Elles vont du devoir filial au patriotisme, en passant par la soif de vengeance, l’honneur et le prestige, énumère Child Soldiers International. Mais le principal motif est financier. Dans un pays misérable comme l’Afghanistan, un emploi dans les forces de l’ordre représente une aubaine, puisqu’il permet de s’assurer un salaire régulier - de l’ordre de 170 à 310 dollars par mois au sein de la police nationale et de 100 à 150 dollars dans les polices locales. L’engagement dans les rangs de la rébellion est censé garantir également des avantages à la famille du mineur, soit une assistance matérielle ou une protection. Mais il s’avère fréquemment forcé.

Côté gouvernemental, les mineurs ont généralement pour tâches initiales de soutenir leurs aînés en leur préparant le thé ou en leur faisant la cuisine, explique un récent rapport de Child Soldiers International. Après, ils sont naturellement amenés à s’initier au métier des armes et finissent pas se retrouver un fusil à la main sur un terrain d’opération. Du côté de l’insurrection, que ce soit chez les talibans, dans le réseau Haqqani ou au sein du Hezb-e-Islami, les enfants sont volontiers employés comme espions ou convoyeurs d’explosifs, quand ils ne sont pas utilisés comme kamikazes. A en croire le rapport susmentionné de l’ONU, une vingtaine d’entre eux auraient trouvé la mort dans des attentats suicide au cours des quatre premières années de la décennie.

Accusées régulièrement par l’ONU de tolérer le recrutement de mineurs dans leurs troupes et dans celles de leurs alliés, les autorités afghanes ont signé en 2011 un plan d’action contre cette pratique, avant de lancer en 2014 une feuille de route destinée à en assurer l’application. Mais les progrès restent lents de leur côté, tandis qu’ils paraissent inexistants dans les rangs de la rébellion, hostile à toute intervention de la communauté internationale dans ses affaires.

Le temps n’est pas à la pitié. Qui en a eu, d’ailleurs, pour Wasil Ahmad? Par inconscience ou par cynisme, son camp en a fait une cible en affichant publiquement son «tableau de chasse». Et ses ennemis l’ont exécuté comme ils auraient abattu n’importe quel adulte. Froidement.

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