FRANCE

Waterloo, ou comment la France a fabriqué un mythe d’une défaite

Na poléon était-il ce génie militaire au retour fêté par la France, et qui avait la victoire à portée de mains, sur la fameuse morne plaine? Deux cents ans après sa défaite, le 19 juin 1815, à Waterloo, le grand biographe Emmanuel de Waresquiel revient sur l’héritage politique de l’ultime bataille de l’empereur en tuant la légende

L’ombre mythique de Waterloo

Que reste-t-il, deux cents ans après, de la défaite de Napoléon, les 18 et 19 juin 1815? Biographe de Fouché, de Talleyrand et des Cent-Jours, Emmanuel de Waresquiel revient sur l’héritage politique de l’ultime bataille de l’empereur

L’on s’attendrait presque à croiser, dans le bel escalier de pierre de cet immeuble d’époque de la rue Jacob, ces deux personnages auxquels Emmanuel de Waresquiel a consacré tant d’énergie: Charles-Maurice de Talleyrand- Périgord et Joseph Fouché. Nous sommes au cœur du fameux faubourg Saint-Germain, cet antre de l’aristocratie parisienne où se firent et défirent les destins sous la Révolution, l’Empire, puis la Restauration. L’historien français, dont les biographies sont des best-sellers unanimement salués*, reçoit Le Temps chez lui, dans un décor très XVIIIe siècle. Au mur? Des tapisseries et des portraits d’époque. Mais pas de fresques guerrières. Sur la table du salon, en revanche, les numéros spéciaux et les ouvrages consacrés au bicentenaire de la bataille de Waterloo, le 18 et 19 juin, s’empilent déjà.

Le Temps: La légende de Waterloo est indissociable des circonstances de la bataille qui mit fin au «retour de l’Aigle». Jusqu’au bout, affirment beaucoup d’historiens, la victoire, ce 19 juin 1815, était à la portée de Napoléon. C’est juste?

Emmanuel de Waresquiel: La vérité historique, c’est que Waterloo était inévitable. Les «Cent-Jours», ce retour de Napoléon de l’île d’Elbe si souvent présenté comme glorieux et indissociable de la légende napoléonienne, étaient une impasse. On connaît le projet de l’empereur, remonté sur un trône chancelant: obtenir une première victoire, pour négocier ensuite les conditions d’une paix durable. Or ce calcul trahit une profonde erreur d’analyse. Napoléon ne mesurait pas la haine absolue que lui vouaient, après sa première abdication d’avril 1814, les monarchies européennes. La septième coalition, à l’annonce de son retour d’exil, a ni plus ni moins pour objectif de l’éliminer, lui et sa famille. Un succès militaire dans la boue de Waterloo n’aurait rien changé au cours de l’histoire. Les choses se seraient mal terminées pour Napoléon. Et pour la France.

– On connaît la fameuse phrase de Napoléon lorsqu’il arrive à Paris, le 20 mars 1815, après avoir traversé le pays par la route des Alpes. «Ils m’ont gâché la France», se lamente-t-il, rejetant la faute du désastre sur la première Restauration de Louis XVIII. Dans quel état trouve-t-il le pays, en réalité?

– Avec le recul, on pourrait au contraire le paraphraser. Ce sont les Cent-Jours qui ont gâché la France! Napoléon ne revient pas de l’île d’Elbe en sauveur, attendu par les Français. Il évite d’ailleurs soigneusement, après son débarquement à Golfe-Juan le 1er mars, de traverser la Provence, largement acquise au roi, ou de se risquer sur la façade atlantique, redevenue prospère grâce à la fin du blocus maritime, et qui lui reste très hostile. Si l’on s’en tient aux faits, la première Restauration est très prometteuse en termes de liberté. Louis XVIII, monarque bien plus intelligent et pragmatique qu’on ne l’a souvent écrit, formé par son exil en Angleterre, a pris en compte les acquis de la Révolution. L’égalité devant la loi est reconnue. Idem pour la liberté de réunion. Le catholicisme demeure, certes, la religion d’Etat, mais deux de ses ministres, Guizot et Jocourt, sont protestants. La monarchie réinstituée le 4 juin 1814 est l’un des régimes les plus libéraux d’Europe. La fin du blocus a par ailleurs rouvert les routes commerciales maritimes. La bourgeoisie bordelaise, par exemple, fait de très bonnes affaires. Waterloo, deux mois plus tard, sanctionne en réalité un retour en arrière. Le conservatisme, le refus de la modernisation, sont du côté de Napoléon.

– Waterloo, c’est aussi la fin d’une épopée: celle de Napoléon et de ses maréchaux. La bataille se joue sur fond de fidélités et de traîtrises. Beaucoup de ceux qui lui doivent tant finissent par lui échapper, voire par le poignarder…

– Waterloo marque le dénouement d’une tragédie impériale qui a commencé à Paris. Prenez Joseph Fouché, par exemple, que Napoléon réinstalle comme ministre de la Police. D’emblée, celui-ci dit à ses proches, à propos de l’empereur: «Nous ne lui épargnerons rien.» Au sein même de cette élite impériale, qu’il a promue sur les décombres de la Révolution, Napoléon est constamment, durant les Cent-Jours, dans un rapport du faible au fort. Il est isolé face aux anciens régicides, aux anciens conventionnels, à tous ces maréchaux qui le suivent tout en souhaitant son échec. L’exilé de l’île d’Elbe utilisera beaucoup cet argument pour se tailler une légende à Sainte-Hélène, où il s’emploiera à réinventer l’histoire à sa mesure, en se drapant dans une posture nationale libérale. Tous ses discours, sur la route qui le mène à Paris, portent sur les «trahisons» dont il a été victime, notamment celle de Marmont, duc de Raguse, accusé d’avoir provoqué sa chute en avril 1814. Il s’inscrit dans cette tradition très française du bouc émissaire. Il dénonce la trahison réelle ou fantasmée des étrangers, des nobles, de tous ceux qui «sont au service des ennemis de la France». Or que propose-t-il? La gloire et la puissance militaire à des dizaines de milliers de soldats désœuvrés et nostalgiques. L’empereur, pour retrouver sa légitimité, renoue avec les haines recuites et les vieilles lunes. Il prétend renouer avec les idéaux de 1789 et réunifier la France. Mais il attise surtout les divisions, ce combustible révolutionnaire par excellence.

– Vous oubliez le génie militaire, la prouesse du retour de l’île d’Elbe…

– Napoléon a réussi, c’est vrai, la prouesse de remettre sur pied une armée en quelques semaines. Il faut, là aussi, bien comprendre que la première Restauration avait mis le pays «sur un pied de paix». Le baron Louis, ministre des Finances de Louis XVIII, était très soucieux de l’équilibre des comptes publics. Il ne voulait pas entendre parler d’une quelconque faillite et il affirmait aux créanciers de la France: «Nous paierons tout, y compris les bêtises de Napoléon.» Sauf que ces coupures budgétaires avaient fait chuter les effectifs de l’armée de 250 000-300 000 hommes à la moitié, d’où le mécontentement de tous les officiers et soldats laissés sur le carreau, plus ceux revenus des places fortes à l’étranger et dépourvus de perspectives. Tous étaient devenus des «demi-soldes», orphelins de la gloire impériale.

Mais regardez les troupes en présence. En face, les coalisés alignent 700 000 hommes. Et encore, les forces britanniques de Wellington, lors de la bataille, ne sont que d’environ 20 000 soldats. Le reste des troupes du général sont composées de Hanovriens, de Saxons, de Hollandais, de Prussiens, d’Autrichiens. Les moyens militaires étaient du côté de ses ennemis. Et la haine que leurs monarques vouaient au «Corse» interdisait tout processus de paix durable.

– On connaît la suite. Le retour de l’armée prussienne de Blücher, les ordres impériaux mal compris par Grouchy, la résistance des Britanniques face aux charges de cavalerie du maréchal Ney et du général Kellerman. Waterloo, c’est une défaite incontestable. Or son souvenir hante la France…

– Waterloo n’a jamais été digéré par l’armée française. Les généraux ont longtemps refusé de l’admettre. Comme si seules les «trahisons», ou de malheureux concours de circonstances, pouvaient l’expliquer. La France, vous le savez, a toujours du mal à reconnaître ses erreurs et ses défaites. Puis, lorsqu’elle finit par s’en accommoder, elle se met à les glorifier. C’est le cas de Waterloo, de Camerone (ndlr: la défaite légendaire de la Légion étrangère au Mexique, le 30 avril 1863) ou de Diên Biên Phu(la bataille qui mit fin à la guerre française d’Indochine, le 7 mai 1954). Waterloo, c’est l’archétype de la défaite glorieuse, qui réveille chez nous, Français, ce démon de l’égalité. Vaincu, Napoléon redevient l’égal des siens. Waterloo permet d’ou­blier que le pays était, sous les Cent-Jours, au bord de la guerre civile.

– Le grand homme de Waterloo, c’est donc son vainqueur, le général anglais Wellington?

– Oui et non. Wellington le politique était plus intéressant que Wellington le militaire, dont le principal mérite fut d’avoir su trouver les bonnes positions défensives en attendant Blücher. La France, cela dit, lui doit beaucoup. Et Napoléon aussi. Si l’empereur était tombé, après sa défaite, dans les mains du Prussien, celui-ci l’aurait fait fusiller. Paris, le 3 juillet 1815, aurait été incendié. Wellington est aussi le garant de la stabilité monarchique. Il estime que la réconciliation ne pourra passer que par le retour des Bourbons, avec la garantie des élites révolutionnaires représentées par Fouché. Il faut bien comprendre que l’héritage de Waterloo c’est une France occupée de façon très violente par 150 000 soldats coalisés pendant cinq ans; 700 millions de francs or d’indemnités à payer; des villages entiers incendiés. Waterloo, c’est le mythe bonapartiste. La France, elle, est à genoux.

* Dernier ouvrage paru: «Fouché, les silences de la pieuvre», Ed. Tallandier/Fayard.

Pour les cérémonies du bicentenaire: www.waterloo2015.org

«Waterloo n’a jamais été digéré par l’armée française. Comme si seules les trahisons pouvaient l’expliquer»

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