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Wei Peng, pêcheur de cadavres

Un paysan du nord de la Chine gagne sa vie en repêchant les corps des suicidés du fleuve Jaune. La majorité de ses prises est constituée de jeunes ouvriers migrants, souvent des femmes

Pêcheur de cadavres

Wei Peng, un paysan du nord de la Chine, gagne sa vie en repêchant les corps des suicidés du fleuve Jaune. La majoritéde ses prises est constituée de jeunes ouvriers migrants

Derrière nous, déjà plus d’une demi-heure d’efforts à crapahuter dans des montagnes sableuses, aux sommets arrondis par l’érosion. «Ne vous arrêtez pas, on est bientôt arrivés!» Au moindre relâchement, une gueule brûlée par le soleil nous enjoint de poursuivre. L’homme, Wei Peng, 55 ans, cheveux sales et sourcils broussailleux, bondit de rocher en rocher, sans manifester le moindre essoufflement malgré sa consommation quotidienne de deux paquets de blondes. Il s’arrête juste pour nous attendre ou nous aider d’une main tendue. Sa veste est usée jusqu’à la corde, son pantalon taché et sa fierté intacte. «Je travaille dans la montagne, mais j’ai les bonnes manières des paysans qui vivent en bas, au bord du fleuve.» Mais une fois atteint un versant escarpé, les «bonnes manières» du paysan soudain s’évanouissent. «Attention où vous mettez les pieds, bordel! J’ai enterré deux gamines là-dessous… par un mètre et demi de profondeur.»

Nous voici au bout du chemin, dans le cimetière de Wei Peng. Dans ce coin de montagne étagé à coups de pioche, comme autant de rangées funéraires, reposent quelques-unes des dépouilles qu’il a lui-même extraites du lit du fleuve Jaune, le Huang He. Car Wei Peng est pêcheur de morts. C’est son métier, sa vie. Ce paysan récupère les cadavres des ouvriers disparus dans les eaux bouillonnantes, 20 km en amont, à Lanzhou, la grande ville industrielle capitale de la province du Gansu. Son cimetière montagnard est orienté vers l’est: «Comme ça, les morts profitent des premières lueurs du soleil.» Disons-le, Wei Peng a fait de ce repêchage morbide son commerce. Une fois les dépouilles identifiées, il les revend aux familles et au prix fort. Celles qui ne peuvent s’offrir le rapatriement du défunt acceptent souvent, pour une somme plus modique, une inhumation dans ce décor lunaire. «Si des enfants restent orphelins, que personne ne vient les chercher malgré mes efforts, je les enterre quand même. Les autres, les vieux, je m’en fiche. Je les laisse pourrir au fond du fleuve.»

Wei manifeste de la tendresse pour ces enfants morts, auxquels il attribue toujours une place de choix. Comme ces deux jeunes filles sur lesquelles nous marchions par mégarde: «Elles, je les ai enterrées ensemble. Elles ont le même âge, elles ne se connaissent pas mais ce sont des ouvrières. Elles ont eu toutes les deux une vie de chien, sans joie. Là, sous la terre, elles sont copines, elles peuvent bavarder tranquillement.» Wei ne plaisante pas. En allumant une cigarette, il contemple son cimetière, sans un mot. Des années qu’il pêche!

La majorité de ses prises est constituée de jeunes ouvriers migrants, souvent des femmes, d’une vingtaine d’années, rarement plus: du moins, c’est ce qu’en disent les papiers d’identité trouvés au fond des poches. Ces déracinés des campagnes chinoises avaient débarqué à Lanzhou en quête d’un premier job: serveuse, caissière, femme de chambre, gardien, maçon ou peintre en bâtiment. Des anonymes dans une ville sans charme, égarée au milieu du désert, sillonnée par les Audi noires des officiels croisant les bicyclettes des ouvriers. Une ville de 3,2 millions d’habitants où les poussières des chantiers se mêlent aux fumées des usines pétrochimiques.

Où les cheminées des centrales thermiques s’élèvent au milieu des HLM. Et «où l’on n’a jamais vu le bleu du ciel», comme le répètent les chauffeurs de taxi. Selon l’Organisation mondiale de la santé, la population de Lanzhou respire l’air le plus pollué de Chine.

Ils sont arrivés là, ces jeunes qui, un jour, ont glissé dans le lit du fleuve Jaune sans jamais en réchapper. Il suffit de peu: une difficulté, une peine de cœur, une noyade accidentelle, parfois un crime crapuleux… Une semaine plus tard, charriés par les eaux, ils échouent 20 km en contrebas, chez Wei Peng. Le paysan récupère jusqu’à 12 cadavres par mois, gisant presque sur le pas de sa porte. «Après moi, c’est le barrage… et les pales des turbines.» Wei n’aime pas quand le barrage ouvre ses vannes: «Le courant augmente et les corps arrivent ici en trois jours, alors qu’il faut au moins une bonne semaine avant qu’un corps mort remonte à la surface.» Debout sur sa barque hors d’âge, l’homme doit alors travailler à l’aveugle, plonger un trident et l’agiter au fond de l’eau comme un damné. L’accrochage d’une masse, à la fois lourde et molle, annonce une prise. «On ne sait jamais sur quoi on va tomber. Souvent une carcasse de chèvre, parfois un corps humain.»

Le paysan possède ses cachettes, les recoins rocailleux où les corps ont plus de probabilités d’échouer. «Le pire, c’est quand ils arrivent au milieu des ordures qui s’amoncellent contre les grosses barges gonflables placées juste avant le barrage.» Ce dernier rempart avant les turbines dessine une gigantesque décharge flottante de 80 mètres de long sur 20 de large. L’idéal pour récupérer sans peine des déchets ménagers, un enfer pour repérer un corps. «C’est tellement dense qu’il faudrait presque un brise-glace russe pour s’y frayer un chemin.»

L’idée de ce curieux métier lui est venue avec la construction de nouveaux barrages hydroélectriques dressés sur le fleuve Jaune. Celui de Lanzhou, destiné à alimenter les grosses usines de la ville, date de 2005. A cette époque, Wei échange les amas de bouteilles en plastique flottant sur le fleuve à 3 yuans le kilo. Le cours des morts fluctue en fonction des clients: «Je facture 2000 yuans [350 francs] à une famille de migrants, 3000 à une famille de Lanzhou et 5000 quand c’est un patron.» Il arrive, pour des raisons peu avouables, que des employeurs veuillent récupérer la dépouille d’un ouvrier noyé avant même que la famille ne soit informée de son décès. Face à des clients aussi pressés, le pêcheur ne se gène pas pour augmenter ses tarifs. «Mais quand c’est un paysan du coin ou un montagnard, je ne fais payer que 500 yuans.» Souvent, lorsqu’ils sont en quête d’un disparu, les proches viennent déposer une photo accompagnée d’un numéro de téléphone. «Regardez, il y a même des avis de recherche scotchés sur la roche, juste devant ma cabane.» En lisant l’annonce, il soupire et allume sa cigarette: «Ces parents n’osent pas venir me parler, ni me téléphoner. Ils pensent que je vais leur porter malheur, ou bien ils refusent d’admettre que leur enfant est mort.»

Wei se dit bouddhiste et propose volontiers aux familles une cérémonie funéraire. Le rituel est sobre: quelques bâtons d’encens plantés sur la rive du fleuve, une bougie, une théière remplie d’eau chaude en guise d’offrande. A ceux qui ne rapatrieront pas le mort, il propose la construction d’une sépulture, composée de quelques cailloux ronds. A l’en croire, ni la police, ni le gouvernement local ne s’immiscent dans ses affaires, sans doute soulagés d’échapper aux tracasseries administratives. Lui se substitue à leur devoir en organisant la dernière demeure de ces moins-que-rien que sont les ouvriers migrants.

Entre deux pêches, Wei peut donc dormir tranquille dans sa petite cabane du bord du fleuve. Un fatras de planches vermoulues, à l’ombre d’un saule pleureur et de quelques «chevaux du vent», petits drapeaux multicolores tibétains, portant les prières vers le ciel. L’intérieur est propre et soigneusement éclairé. Plusieurs ampoules, une guirlande clignotante et du tissu rouge font scintiller deux belles statuettes de divinités, un buste de Mao en porcelaine, un réveille-matin doré et une paire de boules de massage en argent. Accroupi sur son matelas, une énième cigarette aux lèvres, le pêcheur contemple avec fierté son autel bouddhiste tibétain. Il l’a confectionné avec soin pour prier depuis la mort de son fils. Wei Xiao venait d’avoir 9 ans, en 1998, quand il s’est noyé dans le fleuve. «Il a voulu récupérer un ballon, et moi je ne savais pas nager», dit-il, gêné. Son corps n’a jamais été retrouvé.

«Le pire, c’est quand [les corps] arriventau milieu des orduresqui s’amoncellent avant le barrage»

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