A New York, l’événement de la semaine était le début du procès d’Harvey Weinstein, accusé par plus de 80 femmes d’agressions sexuelles et de viols. J’y étais. Comme 150 autres journalistes, cameramen et photographes accrédités, venus en grappes, lundi, devant la Cour suprême de l’Etat de New York, à Manhattan, braver le froid. Très vite, à peine l’accusé est arrivé en déambulateur, l’effet meute s’est fait ressentir. A qui aura la meilleure photo, la meilleure citation. Harvey Weinstein, blême, n’a pas parlé. Sauf une fois dans le bâtiment, où il a répondu à une journaliste qui lui demandait comment allait son dos. Sa réponse: «Pas très bien.»

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Pas très bien, c’est aussi la façon dont certains représentants des médias se sont comportés avec des femmes qui accusent Harvey Weinstein d’abus sexuels et de gestes déplacés. Elles étaient sept. Six actrices – dont Rosanna Arquette et Rose McGowan – et une journaliste, à rester à l’extérieur du tribunal. Quand les journalistes parqués derrière des barricades métalliques le long de l’entrée du bâtiment n’avaient plus Weinstein dans le viseur, ils se sont intéressés à elles: elles donnaient trente minutes plus tard une conférence de presse de l’autre côté de la rue.

Grappe de micros

Le petit podium installé dans le parc a aussitôt été pris d’assaut par une grappe de micros. Et les médias ont encerclé le groupe de victimes. J’ai grimpé sur un banc pour mieux voir et entendre. Le début a été chaotique. Rosanna Arquette, peu loquace jusque-là, a démarré. Un micro est tombé, d’autres ont été déplacés. Un cameraman a bousculé un collègue, nerveux. «Vous aviez dit que vous commenceriez à 9h30!» a hurlé un autre, agacé. Il était 9h25. Rosanna Arquette a dû recommencer, plusieurs fois. Plutôt que de respecter l’émotion de ces femmes venues témoigner sur un sujet difficile, des journalistes semblaient davantage préoccupés par leur cadrage, leur son, leur timing.

Cette frénésie n’a rien d’exceptionnel, surtout dans le cadre d’un tel événement. N’empêche, cet effet meute, à chaque fois, me rend perplexe. J’ai ressenti cette même gêne le jour de la marche pour le climat à New York, quand la jeune activiste Greta Thunberg, assaillie par des photographes, ne pouvait se déplacer qu’entourée d’une chaîne humaine pour la protéger, pour passer d’un podium en plein air à une bouche de métro.

Des règles à respecter

Avant l’arrivée d’Harvey Weinstein, alors que je discutais avec une représentante des «briseuses de silence», une journaliste radio américaine nous a interrompues: «J’ai besoin de sons! Je dois avoir des femmes qui témoignent. Elles sont où? Pourquoi personne ne parle? J’ai un direct à 9 heures, il me faut des sons!» Qui, franchement, a envie de lui parler dans ces conditions? Certainement pas des femmes déjà victimes de harcèlement.

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Pour assister à ce genre de procès, il y a des règles à respecter. Interdiction, par exemple, de tweeter ou d’envoyer des e-mails depuis la salle du tribunal. Les portes ouvraient à 8 heures, Weinstein arrivait à 9 heures, mais des journalistes – français, surtout – étaient déjà présents dès 4 heures du matin, pour être sûrs d’avoir une place. Comme l’audience de ce jour était consacrée à des points techniques, j’ai choisi de rester dehors, avec les accusatrices.

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Arrivée à 7h30, je me suis retrouvée juste derrière une femme en pantalon de jogging noir, doudoune rouge, et avec un grand bonnet de laine. Silencieuse. J’ai cru reconnaître Rosanna Arquette, mais j’ai eu un doute: personne ne s’intéressait à elle et aucun photographe ne la visait! Curieux. C’était pourtant bien elle, accompagnée d’une autre actrice, Ellen Barkin, avec laquelle j’ai échangé quelques mots, en relevant son écharpe qui traînait par terre. Parfois, il y a aussi ces petits moments presque suspendus, avant que l’effet meute ne se déclenche.