Qui remplacera Ruud Lubbers à la tête du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR)? Alors qu'une première liste de noms est arrivée à New York sur le bureau du secrétaire général de l'ONU Kofi Annan (qui avait sollicité des candidatures avant le 9 mars), l'organisation basée à Genève vit avec difficulté cette période de transition forcée, après la démission subite de l'ancien premier ministre néerlandais le 20 février dernier. Bien que blanchi par Kofi Annan des accusations de harcèlement sexuel portées contre lui, Ruud Lubbers a préféré quitter ses fonctions plutôt que d'affronter une pression médiatique de plus en plus forte. Une pression publiquement déplorée par de nombreux cadres de l'organisation et avec laquelle doit aujourd'hui compter l'Américaine Wendy Chamberlin, 58 ans, numéro deux du HCR après une longue carrière au sein de l'USAid, l'agence humanitaire du gouvernement des Etats-Unis. Interview.

Le Temps: Ruud Lubbers a-t-il été «lâché», comme on l'entend, par les Nations unies et par son secrétaire général, Kofi Annan?

Wendy Chamberlin: Les conditions de la démission de M. Lubbers et les fuites dans la presse ont en tout cas été très mal perçues ici. Une confidentialité totale aurait dû être respectée. La majorité du conseil du personnel s'est déclarée, dans une lettre, solidaire du haut-commissaire sortant dont nous avions appris à connaître les qualités. Son successeur sera jugé à cette aune. La direction du HCR impose d'être efficace sur trois fronts: la recherche de financements (ndlr: pour un budget d'un milliard de dollars par an); la capacité à trouver des solutions dans l'urgence; et la volonté politique de défendre les personnes déplacées et les réfugiés. Or cette dernière cause n'est guère populaire.

– Surtout à un moment où l'Europe, et la plupart des pays riches, ferment leurs portes aux étrangers…

– Le sujet de l'asile est extrêmement sensible, c'est évident. Mais notre mandat est clair. Nous avons pour mission, depuis 1951, de protéger les réfugiés, de défendre leurs droits et de travailler, lorsque les circonstances le permettent, à leur réinstallation dans leur pays d'origine.

– Le HCR n'est pas exempt de critiques. Dans les camps de réfugiés placés sous votre responsabilité, par exemple en Afrique, des malversations et des violations des droits de l'homme ont été révélées…

– Nous avons tiré les leçons de ces événements en créant un service d'enquête interne que nous venons de doter de sept inspecteurs supplémentaires. Nous avons aussi adopté un code de conduite, signé à ce jour par 97% de nos employés. Nous avons également embauché des juristes, des spécialistes de la condition féminine. Tandis que sur le terrain, une campagne d'information massive a été conduite pour rappeler aux réfugiés leurs droits et leurs devoirs. Un système a aussi été mis en place pour leur permettre de déposer plainte. Preuve de nos efforts: le nombre de celles-ci a drastiquement diminué en 2004, après un pic en 2003.

– Le HCR a un mandat de «protection» des réfugiés. Comment l'assume-t-il?

– Prenez le cas actuel du Sud-Soudan, où se prépare une très vaste opération de rapatriement, après les accords de paix tout juste signés. Plusieurs millions de personnes vont vouloir bientôt rentrer chez elles. Notre devoir est de les protéger à deux niveaux. D'abord, en nous assurant que le gouvernement en place offre les garanties légales nécessaires. En ce moment, nous avons très peur par exemple pour le sort des jeunes filles soudanaises mineures et isolées des camps situés au nord du Kenya. Qu'adviendra-t-il à leur retour? Seront-elles mariées de force comme le veut la tradition? Nous agissons aussi en dehors des camps, comme dans l'ouest du Darfour, où nos agents chargés de la protection sillonnent les provinces en 4x4, identifient les groupes de population en fuite, transfèrent les éventuels blessés vers nos installations de la frontière tchadienne.

– Est-il possible que, demain, le haut-commissaire pour les réfugiés vienne du secteur privé?

– Pourquoi pas? Ce qui compte, c'est son intégrité. Le secteur privé, qu'on le veuille ou non, doit maintenant être associé à la gestion des crises humanitaires. Le tsunami qui a déferlé fin décembre sur l'Asie du Sud-Est a montré que les particuliers et les entreprises pouvaient se mobiliser beaucoup plus rapidement que certaines agences de l'ONU. Il nous faut, j'en suis certaine, repenser nos modes de fonctionnement et de financement. Le HCR a besoin de partenaires pour être efficaces. Et pas seulement du côté des organisations non gouvernementales avec lesquelles nous avons l'habitude de travailler.