Ses mains tapotent nerveusement sur la table, comme pour mieux asséner ses vérités. Dans la salle Wilson de Portcullis House, une annexe du parlement britannique, le magnat de la presse Rupert Murdoch comparaissait pour la première fois en 40 ans de présence au Royaume-Uni devant la Commission médias de la Chambre des communes. Il était aux côtés de son fils cadet, James Murdoch, 38 ans, numéro trois de News Corporation, le groupe du patriarche australo-américain.

Les questions des dix experts de la commission sont sans concession. Ebranlé par le scandale des écoutes téléphoniques illégales effectuées par l’un de ses journaux, News of the World (NotW) auprès de quelque 4000 personnes (familles de victimes de soldats en Irak ou des attentats de Londres de juillet 2005, célébrités ou famille royale), Rupert Murdoch paraît emprunté et hésitant. «Je ne me suis jamais senti aussi humble de toute ma vie», déclare-t-il avant de préciser aux experts qu’il n’est pas au courant des écoutes illégales de NotW. Tentant un instant de détendre l’atmosphère, il se permet de qualifier Silvio Berlusconi de «concurrent coriace». Le milliardaire est à la tête d’un empire médiatique, News Corp., qui génère chaque année 31 milliards de dollars. Affaibli par cette affaire «d’Etat» qui le poursuit inlassablement depuis le début juillet, il a tenu à présenter ses excuses pour les pratiques de New of the World: «J’ai été absolument choqué, scandalisé et j’ai eu honte d’apprendre ce qui s’est passé dans le cas de Milly Dowler.» Cette dernière avait été assassinée en 2002, à l’âge de 13 ans, et son téléphone portable avait été piraté par NotW, laissant croire à ses parents qu’elle était encore vivante.

L’audition à Portcullis House a connu un tournant dramatique quand un homme se revendiquant de l’ONG UK Uncut s’est avancé vers Rupert Murdoch pour lui jeter en plein visage de la mousse à raser. L’épouse du magnat de la presse, la Chinoise Wendi Den, s’est précipitée sur l’énergumène pour le repousser. Après quelques minutes d’interruption, Rupert Murdoch, qui tomba sa veste tachée, s’est dit disposé à continuer. Il a aussi tenu à rassurer les marchés en précisant qu’il n’y avait «aucune preuve» d’écoutes illégales auprès de victimes des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis.

Après la famille Murdoch, c’est au tour de Rebekah Brooks, qui répond, posée, les mains croisées, aux questions des mêmes experts. Directrice de News International, la branche britannique du groupe Murdoch jusqu’à sa démission vendredi dernier, puis son arrestation et enfin sa libération sous caution, cette ex-rédactrice en chef de NotW, proche de David Cameron, est soupçonnée d’avoir participé aux écoutes illégales et à la corruption de policiers. Un peu plus tôt, le chef de Scotland Yard, Sir Paul Stephenson et son adjoint John Yates, qui ont tous deux démissionné dimanche, ont été entendus par une autre commission de Westminster.

En dehors de la salle d’audience, la pression sur le premier ministre David Cameron, qui rentre d’urgence d’Afrique pour assister ce mercredi à une session extraordinaire de la Chambre des communes, est montée d’un cran mardi. Selon la BBC, Neil Wallis, qui fut adjoint du rédacteur en chef de News of the World Andy Coulson jusqu’en 2007 et que la police a arrêté jeudi dernier pour sa participation présumée au scandale des écoutes illégales, aurait conseillé ce même Andy Coulson en charge de la communication de David Cameron lors de la campagne électorale de 2010. Le Parti conservateur s’est d’emblée fendu d’un communiqué pour préciser que les conseils de Neil Wallis n’étaient que de nature informelle.

Le scandale, qui secoue les politiques, la presse et Scotland Yard, a connu un épisode troublant lundi quand la police du Hertfordshire a découvert sans vie, dans son appartement de Watford, le journaliste Sean Hoare, 47 ans. Congédié en 2005 par NotW en raison de problèmes d’alcool et de drogue, c’est lui qui a dénoncé publiquement, à la BBC, que les écoutes illégales pratiquées par le tabloïd étaient un phénomène endémique. Les explications de la police restent sibyllines. Son décès est encore «inexpliqué, mais apparemment pas suspect».

La police britannique est elle-même en quête de crédibilité. Après les révélations sur le chef de Scotland Yard, dont la trop grande proximité avec des responsables du groupe Murdoch l’a poussé à la démission, il ressort des auditions de Sir Paul Stephenson que dix des 45 membres du Département de la communication de Scotland Yard ont travaillé pour News International. ö Lire aussi page 11