Edward Snowden n’a pas fini d’embarrasser Washington. Après avoir suscité la polémique aux Etats-Unis, il s’insinue comme un grain de sable dans les relations sino-américaines. L’homme qui a dévoilé les pratiques massives de surveillance du renseignement américain menace dorénavant d’élargir ses révélations à l’espionnage intensif des ordinateurs sur le territoire de la Chine et de Hong­kong depuis 2009.

Depuis son exil à Hongkong, il compte «se battre dans les tribunaux contre les Etats-Unis», a-t-il déclaré mercredi dans une interview au principal quotidien anglophone de Hongkong, le South China Morning Post. L’ancien informaticien de la CIA a choisi ce territoire chinois semi-autonome comme refuge depuis le 20 mai. Une décision qui a surpris, puisqu’elle ne met pas le whistleblower (lanceur d’alerte) à l’abri, Hongkong étant liée depuis 1998 à Washington par un traité qui l’obligerait à remettre le jeune homme de 29 ans entre les mains des autorités américaines.

Les Etats-Unis, qui ont confirmé jeudi avoir ouvert une enquête pénale contre Edward Snowden, n’ont pas encore émis de demande dans ce sens. Si Washington le réclamait, les procédures d’extradition auraient de grandes chances d’aboutir, mais elles pourraient prendre des mois. Du temps qu’Edward Snowden promet déjà de mettre à profit pour livrer de nouvelles informations. «Ceux qui pensent que j’ai commis une erreur en choisissant de me rendre à Hongkong ne comprennent pas mes intentions. Je ne suis pas ici pour fuir la justice, mais pour révéler des faits répréhensibles, affirme le jeune homme au South China Morning Post. Nous piratons les systèmes centraux des réseaux – comme d’énormes routeurs internet, en général – qui nous donnent accès aux communications de centaines de milliers d’ordinateurs sans avoir à pirater chacun d’entre eux», précise-t-il. Washington aurait ainsi espionné une université chinoise, des personnalités publiques, des entreprises et des étudiants.

En dévoilant les pratiques de Washington sur le territoire chinois, le jeune informaticien dit vouloir souligner «l’hypocrisie du gouvernement américain quand il affirme qu’il ne cible pas les infra­structures civiles, contrairement à ses adversaires».

Le gouvernement chinois a refusé de commenter ces déclarations. Mais hier, le China Daily, un quotidien aligné sur les vues de Pékin, affirmait qu’elles allaient «immanquablement ternir l’image de Washington à l’étranger et mettre à l’épreuve les relations entre la Chine et les Etats-Unis». Les deux grandes puissances s’accusent ­mutuellement d’espionnage. Washing­ton a encore haussé le ton le mois dernier contre Pékin, critiquant l’armée chinoise pour ses «intrusions quotidiennes» dans les systèmes informatiques d’entreprises américaines. Lors de leur récente rencontre à Palm Spring en Californie, le président Barack Obama et son homologue chinois Xi Jinping se sont promis de coopérer sur la cybersécurité et d’élaborer des règles de conduite communes.

Les déclarations d’Edward Snowden tombent à point nommé pour Pékin. «C’est l’arroseur arrosé, commente un connaisseur de la Chine qui préfère garder l’anonymat. Si l’espionnage à large échelle réalisé par les Etats-Unis sur le territoire chinois est déballé dans l’espace public, la Chine profitera d’une position plus confortable dans les prochaines discussions avec les Etats-Unis.»

Dans la presse chinoise, le ton n’est pas conciliant: «Pendant des mois, Washington a accusé la Chine d’espionnage informatique, mais il apparaît qu’aux Etats-Unis la plus grande menace pesant sur le respect de la vie privée et les libertés individuelles est le pouvoir sans contrôle du gouvernement», a commenté dans le China Daily Li Haidong, un chercheur sur les Etats-Unis de l’Université chinoise des affaires étrangères. «Les Etats-Unis doivent des explications aux internautes du monde entier», a de son côté affirmé, dans un éditorial cité par l’AFP, le journal Global Times , qui rappelle que les services des géants du Net tels que Google, qui collaborent avec l’agence de surveillance américaine, sont utilisés par de nombreux Chinois.

«Pékin pourrait profiter d’une position plus confortable dans les prochaines discussions avec Washington»