Le Temps : Comment réagissez-vous à l’annonce du rétablissement des relations diplomatiques entre Cuba et les Etats-Unis?

William LeoGrande: C’était une question de temps. Les présidents américain et cubain Barack Obama et Raul Castro se sont engagés le 17 décembre dernier à travailler au rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, rompues depuis janvier 1961. Ils ont réitéré leur engagement lors du Sommet des Amériques à Panama en avril. Mais c’est un fait. Les choses ont pris plus de temps que prévu, plusieurs mois en réalité. Les diplomates de part et d’autre ont dû lever des obstacles qui, pour certains, étaient un peu inattendus. Cuba par exemple a insisté sur la nécessité de le retirer de la liste des Etats soutenant le terrorisme établie par Washington. Ce travail a contraint le Département d’Etat et l’administration démocrate à revoir la situation de Cuba. Puis une fois que Barack Obama a annoncé qu’il retirait La Havane de la liste, il a fallu attendre 45 jours pour s’assurer que le Congrès n’allait pas faire opposition.

- Les Américains avaient aussi leurs revendications…

- Oui, ils ont toujours insisté pour que leurs diplomates puissent se déplacer librement à Cuba et que les Cubains puissent avoir un libre accès à l’ambassade des Etats-Unis sans être harcelés par les autorités cubaines. Ils demandaient aussi de pouvoir apporter à Cuba tout le matériel dont ils ont besoin pour pouvoir gérer comme il se doit une ambassade.

- Pourquoi Cuba faisait-il obstacle à une telle demande?

- Pour les Cubains, c’est une question sensible. Ils ont tous encore en mémoire la manière dont l’un des chefs de la Section des intérêts américains, James Cason avait utilisé sa fonction et ses déplacements sur l’île pour apporter de l’aide aux dissidents. Mais il importe de préciser que ce ne sont pas les Cubains qui ont les premiers limité la liberté de mouvements des diplomates. C’est l’administration de George W. Bush qui, en 2003, a fortement restreint les déplacements des diplomates cubains à Washington.

- La nouvelle de mercredi va-t-elle changer les mentalités à Washington et pousser le Congrès à lever l’embargo économique contre Cuba en place depuis plus de cinquante ans ?

- Ma réponse est clairement non. Le problème, ce n’est pas Cuba, c’est l’élection présidentielle américaine de 2016. Les républicains ont un narratif qu’ils ne vont pas changer et selon lequel Barack Obama est faible quand il est question de politique étrangère, face à l’Ukraine, la Russie, la Syrie, la Libye. Ils ne vont jamais laisser l’impression qu’ils voient la politique cubaine de Barack Obama comme un succès. Une fois le scrutin présidentiel 2016 passé, les choses peuvent changer.

- Qu’en est-il de l’interdiction de voyager : les Américains vont-ils enfin pouvoir se rendre à Cuba en touristes ?

- Là aussi, les choses ne vont pas changer tout de suite. L’interdiction figure dans la loi et la Chambre des représentants vient de voter sur le sujet et la levée de l’interdiction a été sèchement refusée. Le Sénat semble néanmoins plus ouvert.

- Le mérite du rétablissement des relations entre Washington et la Havane revient-il à Barack Obama ?

- Oui, clairement. Le président Obama a montré qu’il avait la volonté politique de le faire malgré une très vive opposition d’une partie du Congrès. Et n’ayons pas peur des mots. C’est un moment historique. Plusieurs présidents ont tenté de normaliser les relations entre les deux pays, notamment John Kennedy et Gerald Ford avec Henry Kissinger. Jimmy Carter a aussi espéré une telle percée diplomatique. Pour Barack Obama, c’est un succès considérable. Il a jugé nécessaire de dialoguer avec Cuba sans chercher à changer le régime castriste. Désormais, avec le rétablissement, les deux pays pourront dialoguer sur d’autres thèmes comme la lutte contre le narcotrafic, l’environnement ou les sanctions économiques.

- Et à Cuba, quelles seront les conséquences de cet acte historique ?

- Il sera beaucoup plus difficile d’accuser les Etats-Unis d’être à l’origine des problèmes économiques de Cuba. Pour le gouvernement cubain, ce sera un défi politique manifeste. Car l’embargo a eu l’effet contraire à celui que les Américains cherchaient à produire. Il a incité les Cubains à soutenir leur gouvernement, lequel avait une excuse pour réprimer ses supposés ennemis.