De Wilmington à Miami, en passant par Lynchburg, Savannah ou encore Atlanta, notre correspondante aux Etats-Unis a parcouru 6200 kilomètres et traversé 11 Etats à la rencontre de la population américaine sous l’ère Trump

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A Wilmington, petite ville du Delaware de 70 000 habitants, l’ombre de Joe Biden est partout. A commencer par la piscine, au milieu du Brown-Burton Winchester Park. D’ailleurs, elle porte son nom. C’est là, dans ce désormais Joseph R. Biden Jr. Aquatic Center, que le candidat démocrate à la présidentielle de 77 ans travaillait comme maître nageur en 1962. Petite, elle ne paie pas de mine. Le jour de notre visite, elle était d’ailleurs grillagée, à cause du coronavirus. Mais aussi insignifiante qu’elle en a l’air, elle raconte une partie de la vie de celui qui brigue aujourd’hui le poste suprême.

Corn Pop et la lame de rasoir

En 1962, Joe Biden avait 19 ans. Cet été-là, il a choisi ce job d’été pour davantage fréquenter la communauté noire de sa ville et tenter de mieux comprendre les ségrégations dont les Afro-Américains sont victimes, raconte-t-il dans son autobiographie Promise to Keep: On Life and Politics. Il était alors l’un des rares Blancs à fréquenter la piscine et le seul maître nageur blanc. «La plupart des personnes dont j’ai fait la connaissance n’avaient littéralement jamais parlé à un Blanc, écrit-il. J’ai beaucoup appris.»

En juin 2017, lors de la cérémonie pour baptiser la piscine à son nom, il s’est plu à raconter l’anecdote de Corn Pop. Corn Pop était un membre de gang que Joe Biden a dû sermonner à la piscine, car il faisait le malin sur le plongeoir et ne portait pas de bonnet de bain. «Sors de là, Esther Williams!» lui a lancé un jour Joe Biden, en faisant allusion à la nageuse et actrice des années 1950. Le caïd et ses amis l’ont mal pris. Un collègue du jeune Joe l’a averti: Corn Pop l’attendra dehors avec une lame de rasoir. Alors le maître nageur a enroulé une lourde chaîne autour de son bras, l’a enveloppé d’un linge de bain et s’est approché de Corn Pop en lui disant: «Tu vas peut-être vouloir me taillader, Corn Pop. Mais je te mettrai cette chaîne autour de la tête avant que tu essaies.»

Il s’est ensuite excusé, à haute voix, de l’avoir apostrophé de la sorte. Les deux hommes ont fini par s’entendre, se respecter et même s’entraider. A force de fréquenter les Blacks du quartier, Joe Biden a pris conscience des discriminations endurées. William Morris, alias Corn Pop, est décédé en 2016 sans savoir qu’il serait évoqué dans un clip présidentiel.

Joe Biden n’est donc pas uniquement populaire parmi la communauté noire parce qu’il a été le vice-président de Barack Obama de 2008 à 2016. Dans les années 1960-1970, il a parfois été traité de «Nigger lover» parce qu’il prônait une politique de logement qui faisait craindre aux Blancs d’avoir des voisins noirs. Mais sa désormais colistière, la sénatrice noire Kamala Harris, a fouillé son passé lorsqu’elle était encore candidate à la présidentielle. Et lors d’un débat, elle lui a reproché ses liens avec des sénateurs ségrégationnistes et de s’être opposé, dans les années 70, à la politique gouvernementale de «busing», qui obligeait les villes à transporter en bus les enfants des quartiers noirs et pauvres jusque dans des établissements scolaires à majorité blanche dans des banlieues résidentielles. Il y était d’abord favorable comme jeune sénateur, en 1973, pour imposer la diversité dans les écoles. Puis a changé d’avis, estimant que cette mesure était un «désastre» au niveau local.

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«Il aime les gens!»

«Pourquoi il est le meilleur? Parce qu’il aime les gens!» répond Roger, un Afro-Américain, qui prend l’air en bordure du parc, la sono à fond sortant de sa voiture. «Et parce qu’il est du Delaware», ajoute son comparse en marcel, en levant le pouce. Issu d’une famille catholique irlandaise, Joe Biden est en fait originaire de Scranton, en Pennsylvanie. Mais ses parents ont déménagé dans le Delaware quand il avait 10 ans. Son père, un vendeur de voitures, venait de perdre son travail.

A Wilmington, Joe Biden n’est pas «le sénateur» ou «le vice-président». Il est surtout «Joe». Et on l’aime, sans forcément avoir de raisons très profondes pour l’expliquer. Dans cette petite localité, tous les habitants ou presque ont une anecdote à raconter à son sujet. Surtout depuis qu’il est dans la course pour la Maison-Blanche, avec des points d’avance sur Donald Trump dans les sondages. «Il existe un soutien bipartisan très fort en faveur de Biden dans tout le Delaware, bien qu’il soit plus prononcé dans la partie nord de l’Etat. Il est une figure publique depuis si longtemps qu’un pourcentage très élevé de Delawariens l’ont rencontré, ont assisté à des événements dans lesquels il a parlé, l’ont vu sortir pour acheter une pizza, un café ou une glace, ou ont certainement l’impression de le connaître», relève Joseph Pika, professeur de sciences politiques à l’Université du Delaware.

Il ajoute: «Il est une personnalité publique depuis 1970 environ. L’affection qu’on lui porte s’est manifestée au moment des funérailles de son fils aîné, lorsque le vice-président est resté debout pendant huit heures pour saluer toutes les personnes venues se recueillir devant le corps de son fils. Des milliers de Delawariens se sont déplacés en hommage à son fils, mais plus encore en hommage au vice-président.» Barack Obama et Hillary Clinton étaient présents.

Beau Biden est mort en mai 2015, d’une tumeur au cerveau. C’est le deuxième grand drame familial vécu par Joe Biden. En décembre 1972, alors qu’il venait tout juste d’être élu sénateur à l’âge de 30 ans, un poste qu’il occupera jusqu’à sa nomination comme vice-président, il a perdu sa première femme et leur fille de 13 mois dans un accident de voiture. Beau et son frère Hunter étaient aussi dans le véhicule. Peu de temps avant de mourir, Beau Biden voulait que son père lui promette qu’il se lancerait dans la présidentielle pour 2016, après ses deux tentatives de 1988 et de 2008. La première fois, Joe Biden avait dû se retirer de la course à l’investiture démocrate, rattrapé par un scandale de plagiat. En 2008, il a renoncé après n’être arrivé qu’en cinquième position lors du caucus de l’Iowa. Mais en 2015, Joe Biden n’était pas prêt. Le chagrin était trop fort. Il a préféré laisser passer un tour.

Le «Delaware Way» avant tout

L’église catholique Saint-Antoine-de-Padoue, où ont eu lieu les funérailles de Beau, s’érige dans un joli quartier de Wilmington. Pas loin, la pizzeria où Joe Biden a ses habitudes: Gianni’s Pizza, anciennement Ciao Pizza, tenue par la famille Esposito. Le jour où il a annoncé qu’il se présentait à la présidentielle, Joe Biden, de retour de Washington, a débarqué de la gare qui porte aussi son nom, et s’y est rendu, avec sa sœur Valerie. Il s’était mêlé aux clients, suivi par une grappe de photographes. C’était le 25 avril 2019. La petite-fille du patron s’en rappelle: elle a reçu ce jour-là un pourboire de 20 dollars.

Gianni’s Pizza, c’est une pizzeria à l’ambiance familiale dans une maison étroite en forme de fer à repasser. L’intérieur est chargé. Sur un mur, un poster de chaton avec des tranches de salami à la place des yeux. «Oh, vous seriez venue il y a quelques semaines, il était là! Avec le coronavirus, on le voit moins…» lance un employé. On se contentera de commander sa pizza favorite. Nous voilà avec deux tranches sur les bras, l’une au broccoli, l’autre au chou kale. Pour 6 dollars.

Pendant des semaines, Joe Biden est resté confiné, avec sa femme Jill, dans leur résidence de Greenville, une localité à l’extérieur de Wilmington, qui compte plusieurs terrains de golf. L’entreprise chimique DuPont y a étendu son empire, et possède notamment la Nemours Mansion, une sorte de mini-Versailles. «Middle Class Joe», qui n’a jamais caché sa passion pour les affaires immobilières, y avait d’abord acquis un immense manoir gris. Il appartenait d’ailleurs à la famille DuPont et était surnommé «The Station». En 1996, Joe Biden vend la maison et en achète une autre dans le même quartier, à quelques rues, dans un bel écrin de nature, isolé des regards indiscrets. C’est depuis cette résidence, avec piscine et un petit lac, qu’il a fait campagne pendant plusieurs semaines: son sous-sol a été transformé en studio TV. Joe Biden possède également une autre maison dans le Delaware, au bord de la mer, à Rehoboth. Il l’a acquise en 2017.

Le candidat a bien été rattrapé par quelques polémiques. Tara Reade, par exemple, une ex-employée, l’accuse de l’avoir agressée sexuellement, dans les couloirs du Capitole, en 1993. Mais pour le professeur Joseph Pika, il apparaît avant tout «comme un personnage authentique – peut-être imparfait à bien des égards, mais honnête à bien des égards aussi, en particulier dans sa capacité à établir un lien avec les gens et leurs problèmes». Le centriste Joe Biden incarne à merveille le «Delaware Way», cette façon de faire la politique en maniant l’art du compromis et du consensus. Le News Journal, le plus grand quotidien de l’Etat, décrit le «Delaware Way» ainsi: «Nous sommes si petits que nous pouvons réunir toutes les bonnes personnes dans une même pièce et faire avancer les choses.»

Le 30 juin, c’est dans une école de Wilmington que Joe Biden a annoncé qu’il ne participerait à aucun meeting électoral jusqu’au jour de l’élection, à cause de la pandémie. Avant de retourner dans son sous-sol, en dénonçant l’attitude irresponsable du président, qui ne donne pas vraiment l’exemple sur le plan sanitaire. A Wilmington, qu’il accède à la Maison-Blanche ou pas, Biden restera pour la plupart simplement «Joe». Mais on le verra probablement un peu moins chez Gianni’s Pizza.


On the road

Des marmottes sur la pelouse

Depuis New York, la première étape de notre road trip vers le Sud était le Delaware, à environ deux heures de route, pour mieux comprendre d’où vient Joe Biden. Petit Etat de la côte Est des Etats-Unis, avec moins d’un million d’habitants, le Delaware est surtout connu comme étant un paradis fiscal. Près de la moitié des entreprises américaines cotées en bourse y sont domiciliées fiscalement. Depuis la présidentielle de 1988, l’Etat a toujours voté en faveur d’un candidat démocrate. L’idée d’avoir désormais un enfant du pays qui pourrait devenir président en réjouit plus d’un. Surtout à Wilmington.

Wilmington est la ville la plus peuplée de l’Etat. Comme beaucoup de villes américaines, elle a plusieurs facettes. Des quartiers pauvres, à majorité noire, avec des immeubles décatis aux vitres brisées, quand les fenêtres ne sont pas carrément condamnées. Et des âmes en peine, souvent sous substances, qui viennent faire la manche en frappant aux vitres des voitures aux feux rouges. Et puis il y a des quartiers avec de petites maisons proprettes, dans des rues bordées de grands arbres. Et le joli Riverwalk, balade sur les rives aménagées de la rivière Christina, avec ses marmottes qui paissent sur la pelouse.

Terre de contrastes

Cette image bucolique ferait presque oublier que Wilmington comptait encore parmi les petites villes les plus dangereuses des Etats-Unis il y a six ans. Newsweek l’écrivait en 2014: sur 450 villes de taille similaire, Wilmington, à 60% noire, arrivait en troisième position en termes de violence et de nombre de morts par balle. En 2008, la fermeture de l’usine Chrysler, suivie, en juillet 2009, par celle de General Motors, a provoqué de nombreuses pertes d’emplois. Et, par ricochet, une hausse de la criminalité.

Terre de contrastes, Wilmington est surprenante. Elle est aussi très marquée par l’entreprise DuPont de Nemours, qui y a étendu son empire, dès sa fondation en 1802. En plein centre-ville trône par exemple l’imposant hôtel DuPont, inauguré en 1913. Le président John Fitzgerald Kennedy y a séjourné. Mais fini de rêver. Le road trip continue. Prochaine étape: Lynchburg, en Virginie!