«Je ne concours pas pour la médaille d'argent ou de bronze», affirmait Wolfgang Schüssel au quotidien conservateur Die Presse, deux jours avant son triomphe électoral de dimanche. Fallait-il que le chancelier sortant soit sûr de lui pour oser répondre d'une telle manière, alors que tout semblait indiquer un coude à coude serré pour la première place entre son Parti conservateur (ÖVP) et les socialistes de son challenger Alfred Gusenbauer. Mais voilà, Wolfgang Schüssel est de cette race d'homme froid et calculateur qui aime prendre des risques, et ne craint pas de se comporter en politique comme un joueur de poker.

Nerfs d'acier et sang-froid

Mieux, à 57 ans, ce Viennois marié à une psychothérapeute et père de deux enfants sait très bien, quand il le faut, rester indifférent aux critiques pour mieux placer l'estocade au moment opportun. Ce sont ces qualités, complétées par un redoutable sens de la négociation (il fut ministre des Affaires étrangères de 1995 à 1999 dans la grande coalition socialistes-conservateurs des chanceliers Vranitzky et Klima) et un zeste d'opportunisme qui lui ont permis de remporter un succès historique qui fait de lui l'un des politiciens européens avec lequel il faudra compter ces quatre prochaines années.

Ses détracteurs accusent le chancelier autrichien de ne pas toujours être très loyal, et d'être passé maître dans l'art d'instrumentaliser les gens. Force est pourtant de reconnaître que c'est en usant de ces «défauts» que le chef du gouvernement a remporté le plus grand succès d'une carrière politique commencée en 1968, après des études de droit: la débâcle de son «allié de circonstance» d'extrême droite, le Parti de la liberté (FPÖ) de Jörg Haider, réduit ce dimanche à un peu plus de 10% des voix, après avoir perdu près des deux tiers de celles gagnées aux dernières élections de 1999.

Wolfgang Schüssel aura fait preuve d'une parfaite maîtrise de son destin, depuis ce mois de févier 2000 où, saisissant une occasion sans doute unique de s'asseoir dans le fauteuil très convoité de la Chancellerie, il avait pris la tête d'une coalition droite-extrême droite inédite sur le Vieux Continent. Lui, le conservateur catholique dont le parti n'était arrivé que troisième aux élections d'octobre 1999 (derrière les socialistes et le FPÖ) contractait un mariage avec le diable. Scandalisés, les quatorze partenaires européens de l'Autriche frappaient Vienne d'ostracisme. Impassible, Wolfgang Schüssel laissera passer l'orage en pratiquant ses deux hobbies préférés: la marche et le violoncelle. Finalement, les sanctions européennes ne dureront que sept mois. Une expérience tout de même douloureuse pour ce proeuropéen convaincu, qui admettra qu'elle l'avait «personnellement blessé».

Cependant, l'exercice du pouvoir avec l'extrême droite révélera vite la pertinence du pari, extrêmement risqué: confrontés aux dures réalités des affaires, les ministres d'extrême droite ne mirent en effet pas longtemps avant d'entrer en conflit avec les tenants de la ligne dure de leur parti, «téléguidés» par un Jörg Haider replié sur sa province de Carinthie et frustré de ne plus jouer les premiers rôles. Le reste est déjà de l'histoire ancienne. Le 9 septembre, constatant que le FPÖ devait choisir entre «gouverner ou être dans l'opposition», Wolfgang Schüssel convoquait des élections anticipées, après la démission de plusieurs ministres FPÖ désavoués par leur direction. Déchiré, usé, n'inspirant plus confiance, le parti de Jörg Haider était condamné au déclin.

Désormais politicien le plus populaire de son pays, Wolfgang Schüssel va tout de même devoir se trouver un allié pour gouverner. Afin de réaliser sa grande ambition: achever les réformes libérales – paradoxalement engagées sous la pression du FPÖ – dont il estime que son pays a un urgent besoin (retraites, sécurité sociale, fiscalité). Et positionner au mieux l'Autriche en vue de l'élargissement de l'Union européenne. «Plus d'Europe, c'est mieux pour l'Autriche», aime à dire Wolfgang Schüssel qui n'a pas oublié qu'il participa activement, en 1994, à la dernière phase des négociations d'adhésion de son pays à l'UE, en tant que ministre de l'Economie du gouvernement de coalition du chancelier socialiste Franz Vranitzky. Un credo qui lui vaut le soutien d'une majorité du monde des affaires, pour lequel les marchés de l'Est, ces anciennes marches du vieil empire austro-hongrois, sont des débouchés aussi naturels que prometteurs.