Les yeux mouillés, une jeune femme appuie sur un bouton pour déposer un chrysanthème virtuel devant les «martyrs» de l’épidémie, 13 médecins et infirmières morts au service de leurs concitoyens infectés par le covid. Plus de 300 000 ont déjà fait ce geste, indique un compteur. Ce monument est l’un des moments forts de l’exposition Le peuple d’abord, la vie d’abord, consacrée à l’épreuve qu’a représentée l’épidémie pour la capitale du Hubei où le SARS-CoV-2 est apparu fin 2019.

Dans ce vaste hall d’exposition, transformé en centre d’isolement pour les malades présentant des symptômes légers en février, le ton est donné d’emblée. Le visiteur est accueilli par une frise chronologique sur fond rouge célébrant la «direction attentive et la ferme supervision» du président, Xi Jinping. Tout au long de la visite, le rôle central du Parti communiste est martelé. Et, au-delà de la propagande, l’exposition est impressionnante: une salle d’urgence a été récréée avec un lit médicalisé, des médecins en hologrammes s’affairent autour d’un patient, des cabines chauffées et humidifiées permettent aux visiteurs d’expérimenter les conditions de travail des médecins, sous leurs multiples couches de protection, alors que de grandes photos montrent leurs visages marqués par les masques. Un camion-grue trône au milieu de la section dédiée à la construction de deux hôpitaux de campagne en une quinzaine de jours.

Mais l’exposition est aussi parlante par ce qu’elle passe sous silence. Oublié, le témoignage d’Ai Fen, la directrice de l’Hôpital central de Wuhan, première à donner l’alerte sur un virus proche du SRAS, découvert dans son hôpital fin décembre. Oublié, le sort de Li Wenliang, certes cité sur le mur des «martyrs». Son arrestation, le 31 décembre avec sept autres médecins pour avoir «diffusé des rumeurs» (en fait les informations d’Ai Fen), est oblitérée. La mort, le 7 février, de ce jeune ophtalmologue de 34 ans qui n’hésitait pas à prendre la plume sur les réseaux sociaux pour demander plus de liberté d’expression, avait suscité une vague d’indignation exceptionnelle en Chine. Sa fin tragique était devenue le symbole du manque de transparence des autorités.

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«Je remercie notre président»

Aujourd’hui, les visiteurs semblent avoir oublié ou pardonné. A la sortie, Wang Fang, 68 ans, se dit «émue aux larmes» par la présentation «réaliste» des événements qu’elle a vécus au plus près: sa belle-mère est décédée avant même d’avoir eu un lit, les hôpitaux étant débordés, et son beau-père n’a survécu qu’après plus de cinquante jours à l’hôpital, dont une partie dans le coma. «Je veux remercier la patrie, le gouvernement, notre président et tout le personnel médical et les volontaires qui ont fait preuve d’une réelle abnégation», célèbre-t-elle. Deux étudiantes venues du Guangdong pour «voir comment se porte la ville après l’épidémie», se disent très touchées: «Voir tous les citoyens unis dans ce combat, c’est très émouvant. Je me souviens qu’au début sur internet tout le monde était très négatif sur l’action du gouvernement. Mais un an après, je trouve que la réaction des autorités a été appropriée. L’exposition le dit, il fallait prendre des mesures résolues. Je pense que notre gouvernement a été efficace.»

Le retournement de l’opinion est bienvenu pour le parti. En février, au lendemain de la mort de Li Wenliang, certains commentateurs voyaient dans l’épidémie un «moment Tchernobyl» pour la Chine communiste, en référence à l’explosion nucléaire de 1986 qui avait marqué le déclin de l’URSS. Pourtant, après les hésitations et les mensonges des premières semaines, les mesures fortes de Pékin ont reconquis l’opinion. De fait, en réagissant au moindre cas avec des mesures d’isolement et des tests massifs, la Chine a pu retrouver une vie presque normale. Son économie boucle 2020 sur une croissance de 2,3% – seul pays du G20 à connaître une hausse de sa production. Le parti a beau jeu de surfer sur ce succès quand le reste du monde est encore aux prises avec le virus.

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«On a dû se débrouiller nous-mêmes»

Mais le ton de l’exposition n’est pas du goût de tout le monde à Wuhan. «La propagande, très peu pour moi», souffle le Dr Wang (le nom a été changé), qui travaille dans un des grands hôpitaux de la ville. Rencontré dans un café discret, il accepte de témoigner sous le couvert de l'anonymat. Il se souvient d’une autre réalité: des premières informations officielles, début janvier, assurant que le virus n’était pas transmissible entre humains, des instructions strictes interdisant aux médecins d’en parler. «Passé la mi-janvier, les patients commençaient à arriver, on savait que le virus était contagieux. Un matin, dans le métro pour aller travailler, j’ai eu envie de crier aux gens de se protéger, mais personne ne m’aurait écouté», regrette le docteur. Il se souvient enfin que, quand les patients ont commencé à s'accumuler quelques jours avant le confinement de Wuhan, on lui a demandé d’aller aider ses collègues aux urgences, sans protections adéquates: «On a dû se débrouiller nous-mêmes pour avoir des masques N95 [équivalent de la norme FFP2], mais on n’avait rien pour le reste du corps.»

Lorsque les autorités centrales ont décidé de mettre Wuhan, et bientôt toute la province du Hubei, en quarantaine, il s'est senti abandonné. «Ils nous ont enfermés. Pour eux, c’était: si vous survivez, tant mieux, si vous mourez, tant pis, mais n’allez pas contaminer les autres», estime-t-il, amer. Ce confinement a toutefois permis au reste de la Chine d’être relativement épargné par le virus. Mais le Dr Wang se souvient aussi de ses six collègues emportés par le coronavirus, dont deux qu’il connaissait bien. «On se voyait dans le vestiaire quand on se changeait, ils me disaient: «Wang, tu as grossi», ou d’autres taquineries. Je ne les oublierai jamais.» Au fil des semaines, les autres provinces ont envoyé des renforts, matériels et humains, et la tension a baissé grâce à la construction de nouveaux hôpitaux. Finalement, les contaminations ont pris fin courant mars, et le 8 avril, le confinement de la ville de Wuhan a officiellement été levé.

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Tension palpable

Le combat n’est pas gagné pour autant. A Wuhan, la tension reste palpable et le port du masque est obligatoire. Pour entrer dans les lieux publics, les visiteurs doivent tendre le poignet à des gardes armés de thermomètres et présenter un code QR de santé garantissant que son détenteur ne s’est pas rendu dans des zones à risque. Le 11 janvier, la ville a annoncé qu’un voyageur en provenance du nord du pays, testé positif par la suite, s’était rendu dans un marché de gros de textile du centre-ville. Aussitôt, les autorités ont fermé les portes du marché, le temps de tester l’ensemble des vendeurs, qui n’ont pu quitter les lieux qu’à 1h du matin, une fois les résultats négatifs obtenus.

Aujourd’hui, la Chine fait face à de multiples foyers épidémiques dans le nord du pays, en Mandchourie, et dans le Hebei, au sud de Pékin. Le 13 janvier, la Commission nationale de la santé a annoncé le premier décès dû au covid en Chine depuis fin mai 2020. Après des mois à ne compter que quelques contaminations par jour, le pays en recense plus d’une centaine ces jours-ci. Pour combattre un foyer au Hebei, les autorités ont remis en quarantaine quatre villes, soit 22 millions d’habitants, alors que 960 cas ont été détectés pour l’instant. A trois semaines des congés du Nouvel An lunaire, les autorités encouragent les Chinois à ne pas voyager pour éviter un brassage de population massif. Un deuxième Nouvel An séparé pour de nombreuses familles.