L’hôpital central de Wuhan est entouré de palissades en plastique jaune: fermé au public pour désinfection jusqu’au 6 avril, indique une affiche. C’est l’un des principaux hôpitaux de la ville, et celui qui a vu le plus de décès liés au Covid-19. Certains ont déposé des gerbes d’orchidées blanches et jaunes au pied des barrières, en hommage aux victimes. «Saluons les héros, pleurons les héros», peut-on lire sur une carte scotchée à un bouquet. «Dr Li, le monde entier devrait être aussi sincère et honnête que le tien. Feifei, Shanghai», lit-on sur une autre carte. Le Dr Li Wenliang, 34 ans, avait été l’un des premiers à donner l’alerte au sujet d’un mystérieux virus ressemblant au SRAS, fin décembre. Il avait été arrêté, comme sept autres médecins, tous accusés de «diffuser des rumeurs». Les autorités chinoises n’avaient finalement réagi que trois semaines plus tard, quand l’épidémie était déjà hors de contrôle. Le 23 janvier, Wuhan et bientôt toute la province du Hubei étaient placées en quarantaine.

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A cette date, le Dr Li Wenliang, ophtalmologiste, souffrait déjà de graves symptômes du Covid-19. Sa mort le 7 février avait suscité un élan de colère rarement vu en Chine. Depuis, les autorités l’ont réhabilité et élevé au rang de martyr de la nation, aux côtés de 13 autres médecins morts au combat contre l’épidémie. Mais cette tentative de récupération passe mal. «Le gouvernement a fait une erreur. Reconnaître son erreur, c’est bien, mais si le système ne change pas, cela ne sert à rien. J’ai entendu parler de ce virus dès fin décembre. Pourquoi ont-ils attendu si longtemps avant d’avertir la population?» accuse un jeune homme qui préfère garder l’anonymat. Lui aussi est venu avec un ami déposer un bouquet d’orchidées devant l’hôpital, «pour remercier tout le personnel de santé», précise-t-il.

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Rituels ancestraux

La Chine a choisi le 4 avril, jour de Qingming, la fête des morts, pour rendre hommage à toutes les victimes du Covid-19, alors que l’épidémie est en passe d’être maîtrisée dans le pays. A 10 heures ce matin-là, les sirènes et les klaxons ont retenti trois minutes, tandis que des dirigeants se tenaient face aux drapeaux en berne dans toutes les villes chinoises. A Wuhan, les rues étaient fermées autour du lieu de la cérémonie, une stèle gravée d’un poème de Mao Zedong, en bordure du Yangzi, en mémoire des victimes d’une grande inondation. Face à deux policiers, casquette à la main et tête baissée, quelques dizaines de passants se tenaient, certains en silence, d’autres en pleurs, d’autres encore filmant les premiers smartphones à la main. Un trentenaire sanglote dans les bras de sa compagne. Il est sorti de l’hôpital sain et sauf, mais ses parents y sont toujours, tous deux contaminés.

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Le soir, dans une rue du centre ancien, un vieil homme fait brûler des papiers, prières et faux billets, dans des cercles tracés à la craie pour envoyer cet argent aux ancêtres dans l’au-delà. Un jeune couple ralentit le pas, pour regarder. Lui, 27 ans, épaisse tignasse et lunettes rectangles à monture noire, elle, cheveux longs, décolorés, lentilles bleues sur les yeux. Tous les deux, masques chirurgicaux de rigueur. Lui tient à la main un bouquet d’orchidées. Ils ont l’air un peu émus par ces rituels plutôt pratiqués par la génération de leurs parents.

La jeune femme, qui nous donne son nom anglais, Cathy, 26 ans, vit seule en ce moment. Sa mère est encore à l’hôpital, elle récupère du Covid-19. Et son père est mort un mois plus tôt, lui aussi atteint par le virus. Tous ceux qui s’aventurent dans les rues de Wuhan ce jour de Qingming ont une histoire à raconter: le stress du confinement, la peur du virus pour les plus chanceux. La souffrance des symptômes pour ceux qui ont été contaminés. La douleur de la perte d’un proche pour les autres.

Une chance dans le malheur de Cathy: l’hôpital, débordé en début d’épidémie, l’a laissée s’occuper de son père jusqu’à son décès, fin février. Sa mère, également hospitalisée, se trouvait aussi à leurs côtés. Légère consolation quand la plupart des malades sont morts sans leurs proches, n’ayant pour compagnies que du personnel débordé emmitouflé dans des combinaisons blanches. La jeune femme attend désormais que sa mère sorte de l’hôpital pour organiser les funérailles de son père. Elle raconte son histoire d’une voix faible, hésitant parfois sur les détails. Elle-même contaminée, avec des symptômes plus légers, elle a passé vingt jours à l’hôpital, puis est restée confinée quatorze jours chez elle avant de pouvoir sortir, seulement quelques jours plus tôt. Une proche de la famille s’est occupée de récupérer les cendres de son père.

Des files d’attente pour récupérer les cendres

Depuis le 23 mars, la ville de Wuhan a relâché un peu le confinement: les autorités ont annoncé sa fin progressive à partir du 8 avril. Les habitants peuvent récupérer les cendres de leurs proches morts depuis le 23 janvier. La plupart s’y sont pressés les premiers jours, créant de longues files d’attente qui ont jeté le doute sur le bilan officiel, 3338 morts, dont 2570 à Wuhan. Deux semaines plus tard, de rares familles se rendent encore dans les crématoriums, accompagnées de volontaires des comités de résidents, qui les aident à gérer les démarches administratives et s’assurent qu’ils ne fassent pas de scènes… Le processus est strictement encadré. Interdictions formelles de prendre des photos pour les familles. Même à l’extérieur d’un des sept crématoriums de la ville, la vue d’un appareil photo fait jaillir plusieurs agents de police.

Même scène à Biandanshan, le plus grand cimetière de la ville. Des dizaines d’agents en uniforme bleu marine et masque blanc contrôlent l’entrée. Epidémie oblige, seuls les proches de personnes mortes depuis le début de la quarantaine sont autorisées à entrer au cimetière pour l’enterrement. Ils sont déposés par des chauffeurs volontaires, autorisés à rouler pendant l’épidémie pour les tâches nécessaires, deux par famille, pas plus. Les plus âgés portent souvent un brassard de tissu noir marqué de l’idéogramme «xiao», signifiant la piété filiale, et le deuil. En trente minutes, une dizaine de familles défile: on voit passer quelques portraits des défunts en noir et blanc, surtout des hommes âgés, crâne dégarni et sourcils broussailleux. Les urnes funéraires sont placées dans des petits coffres entourés de soie rouge et jaune. Des urnes de jade ont été offertes par le gouvernement, de même que l’équivalent de 410 francs suisses par famille, pour tous ceux qui sont morts pendant les mois de quarantaine, quelle que soit la cause de la mort.

Ceux qui croisent notre regard sont vite poussés vers le couloir fait de palissades de plastique jaune, ajouté pour mieux contrôler les entrées du cimetière. Les morts n’auront que l’hommage que leur ont accordé les autorités. En fin d’après-midi, devant l’hôpital central de Wuhan, il ne reste que quelques pétales d’orchidées, les bouquets ont déjà été jetés. Mais un vendeur de fleurs surgit sur son scooter électrique. Un bouquet de plus, une carte et là encore un hommage à Li Wenliang. Le vendeur prend une photo, l’envoie à sa cliente, puis l’appelle pour confirmer. Elle habite dans le Sichuan, à plus d’un millier de kilomètres de Wuhan. «Ils ont sacrifié leur vie. Je voulais juste le remercier», glisse-t-elle au téléphone.