Alors que le monde entier redoute une deuxième vague de Covid-19, un pays fait exception: la Chine. Tant à Shanghai qu’à Pékin, la vie reprend peu à peu son cours normal. Dans la capitale, le Musée national présente même, depuis le 1er août, une exposition sur la lutte contre le virus. Etrangement, seuls les titulaires d’une carte d’identité chinoise ont accès à ce grand moment d’autocélébration.

Mais c’est à Wuhan que l’amélioration est la plus spectaculaire. Hier, symbole d’un monde contraint de se confiner comme au Moyen Age pour résister à l’assaut d’un nouvel ennemi, la capitale du Hubei est aujourd’hui la vitrine de la victoire chinoise contre l’épidémie. On y fait à nouveau la fête comme nulle part ailleurs en Chine, voire dans le monde. Une vidéo tournée par l’Agence France-Presse montrant des milliers de participants dansant sans la moindre protection, lors d’une fête techno géante organisée samedi 15 août dans une vaste piscine, à l’est de la ville, a suscité d’innombrables réactions internationales. Manifestement, après 76 jours de confinement, la jeunesse du Hubei se lâche. Dès l’ouverture du parc, le 25 juin, le magazine Hubei illustré publiait des photos de jeunes Chinoises en bikini – un phénomène pas si fréquent dans le pays − agglutinées au bord des plages artificielles.

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Désormais, les organisateurs de cette fête sont sur la défensive et refusent de parler à la presse étrangère. Pourtant, leur initiative ne doit rien au hasard. Elle fait partie d’une stratégie, des autorités nationales et régionales, destinée à montrer aux Chinois que «Wuhan est de retour». Depuis le 8 août, environ 400 sites touristiques du Hubei sont accessibles gratuitement et ce, jusqu’à la fin de l’année. Parmi eux, plusieurs sites de Wuhan, dont la célèbre tour de la Grue jaune. La Vallée heureuse, immense parc de loisirs, à l’est de la ville, où se trouve le désormais fameux parc aquatique de Maya Beach, fait partie des attractions à prix bradés.

Un air de liberté

En principe, pour la plupart de ces attractions, des prises de température sont imposées à l’entrée, et le nombre de personnes présentes est limité à environ 50% de la capacité d’accueil du lieu. Surtout, il faut réserver la veille, en inscrivant, là aussi, le numéro de sa carte d’identité. Néanmoins, vendredi 21 août, il était possible d’entrer sans le moindre contrôle à la fête de la bière organisée dans un parc de Wuhan. Une semaine auparavant, lors de la première journée de cette Beer Fest, la police a dû, selon deux témoignages de commerçants, bloquer les entrées du parc en raison de la foule estimée à plusieurs dizaines de milliers de personnes. Deux grandes allées de stands de bière et de nourriture amènent les visiteurs consommateurs devant une scène où ils peuvent écouter et voir des spectacles à la fois traditionnels et patriotiques, le tout dans une ambiance familiale et bon enfant.

De fait, pour un Pékinois, un air de liberté souffle sur Wuhan. Contrairement à ce qui se passe dans la capitale, on peut désormais entrer dans la plupart des commerces de la ville sans le moindre contrôle sanitaire. Les chauffeurs de taxi ne portent plus de masque et, pour prendre le bateau qui fait la navette entre les deux rives du Yangzi, on passe désormais sous un simple portique de sécurité. Les caméras thermiques ont été débranchées. Il est vrai que toute la population, soit environ 11 millions de personnes, a été testée fin mai et qu’on n’entre dans la ville qu’après avoir montré, via son téléphone portable, qu’on vient d’une zone «à faible risque».

Rigueur et laisser-aller

Est-ce à dire que la situation est revenue à la normale, comme l’affirme la propagande? Pas tout à fait. «Dans la vie quotidienne, il y a une certaine normalité et je ne critique pas la Techno Parade. Les gens sont contrôlés et, dans le pire des cas, si un participant est porteur du virus, on peut désormais facilement retrouver les personnes avec qui il a été en contact. En revanche, dans les hôpitaux, nous continuons à relever la température à l’entrée et le port du masque est obligatoire. De plus, nous faisons un test de dépistage systématique pour tout malade, quelle que soit la raison de son hospitalisation. Nous ne prenons aucun risque», témoigne un docteur.

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Autre secteur surveillé de près: les universités. Avec plus de 1 million d’étudiants répartis dans environ 83 campus et établissements d’enseignement supérieur ou technique, Wuhan est l’un des principaux centres universitaires chinois. La rentrée doit s’y effectuer progressivement à partir du 6 septembre. Les premiers étudiants qui retrouvent le campus après avoir prouvé qu’ils sont en bonne santé ne pourront en sortir que s’ils ont de bonnes raisons de le faire. Des restrictions critiquées sur les réseaux sociaux par des étudiants qui pointent la contradiction entre cette rigueur et le laisser-aller de la rave-party du 15 août.

«Les gens n’ont plus d’argent»

Surtout, sur le plan économique, la situation est loin d’être satisfaisante. «Avant, j’avais 15 cours par semaine avec plus de dix élèves par cours. Maintenant je n’ai plus que cinq classes avec six élèves. J’ai perdu environ 50% de mon chiffre d’affaires. Heureusement que je suis propriétaire du studio», témoigne M. Dong, professeur de danse. Selon lui, deux raisons expliquent la situation: «Les gens n’ont rien gagné pendant au moins deux mois. Ils n’ont plus d’argent et ils redoutent la promiscuité. J’ai un ami qui donne des cours de gymnastique, son chiffre d’affaires mensuel est passé de 200 000 yuans [environ 24 000 euros] à 10 000 yuans [1200 euros]. Comment voulez-vous qu’il s’en sorte?» La plupart des commerçants interrogés évoquent une baisse du chiffre d’affaires comprise entre 35 et 50%. «Avant je gagnais 300 yuans [36 euros] par jour. Je pouvais économiser un peu. Maintenant je n’en gagne plus que la moitié. C’est très juste», déplore un chauffeur de taxi. En dépit des rabais consentis, les hôtels tournent au ralenti, à 20% environ. «Pourtant, Pékin envoie pas mal d’argent pour soutenir les entreprises publiques et les grands groupes privés», ajoute un observateur.

Les autorités sont tellement soucieuses de l’image de la ville qu’elles semblent plus désireuses que jamais de faire taire toute voix supposée dissidente. L’écrivaine Fang, autrice d’un journal de Wuhan, n’a pas été autorisée à rencontrer un journaliste étranger. Une militante féministe, qui avait accepté de rencontrer Le Monde, a décommandé après avoir reçu la visite de son comité de quartier – informé on ne sait comment – lui «déconseillant» de donner une interview. «C’est la première fois que cela m’arrive», confie-t-elle seulement avant de raccrocher.

Confiance envers le gouvernement

Pourtant, tout semble indiquer que le Parti communiste a vu sa légitimité croître auprès des Chinois depuis la crise. «Je soutenais le gouvernement avant, mais maintenant je le soutiens de tout cœur. Fermer Wuhan était une décision difficile à prendre. Il a fait le bon choix», explique le père de M. Dong, qui aide son fils au cours de danse. Le cas de Mme Feng est significatif. Mariée à un homme d’affaires, cette femme élégante de 37 ans ne faisait pas vraiment confiance au gouvernement. Le 23 janvier, jour de la fermeture de Wuhan, elle s’en est voulu d’avoir fait revenir quelques jours auparavant son fils, étudiant à Toronto, pour les fêtes du Nouvel An lunaire. Craignant que les communistes ne sacrifient Wuhan pour sauver le reste de la Chine, elle a même tenté de quitter la ville en voiture avec son mari et leur fils. Mais la famille Feng s’y est prise trop tard et a dû rebrousser chemin.

Craintive, Mme Feng n’est pas sortie de chez elle avant le 1er mai, trois semaines après la fin du confinement. Encore aujourd’hui, dès qu’elle rentre chez elle, elle passe systématiquement ses vêtements à la machine et prend une douche. Certes, elle trouve que le gouvernement «aurait dû nous dire de porter le masque dès la fin décembre», mais elle est «rassurée» sur la capacité de la Chine à gérer la crise. Et elle approuve la décision de son fils d’interrompre ses études à Toronto pour s’engager durant deux ans dans l’Armée populaire de libération. Rien ne la conforte plus que de le savoir resté en Chine. «Même s’il y a une deuxième vague, on sait maintenant comment la contrôler.» Elle attend le vaccin avec impatience: «Quel qu’en soit le prix, je serai la première à me faire vacciner», affirme-t-elle.

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