Il faut, pour mieux comprendre Xavier Bertrand, l’avoir vu surligner de longs passages de l’essai Les Deux Clans du Britannique David Goodhart (Ed. Les Arènes). Lecture révélatrice. Elu en 2015 président de la Région des Hauts-de-France – fusion du Nord-Pas-de-Calais et de la Picardie – l’ancien ministre du Travail de Nicolas Sarkozy est aujourd’hui convaincu qu’il comprend mieux la France que la moyenne de ses adversaires, Emmanuel Macron compris.

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Dans ces Deux Clans, traduction bizarre de The Road to Somewhere, l’universitaire anglais décrit nos sociétés fracturées par un inévitable schisme. D’un côté, les enracinés (somewhere) qui, par manque de choix ou par volonté, ont pour horizon un terroir donné, dont ils ne peuvent se détacher; et de l’autre, les nomades (anywhere), capables de transporter leur vie dans leurs bagages.

Un coureur-suiveur

Ce livre, Xavier Bertrand, 56 ans, l’a lu et relu, convaincu qu’il contient la meilleure des recettes politiques: une proximité revendiquée avec les électeurs «somewhere». «C’est le cas typique du coureur-suiveur qui se détache un moment du peloton, juge un de ses collaborateurs. A un an de la présidentielle, il pense qu’il peut changer de braquet et affronter la pente.»

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L’intéressé, pourtant, semble à bien des égards coincé au chevet de son «vélo» électoral. Pas d’omniprésence dans les médias. Peu de petites phrases assassines. Un recrutement éclectique de conseillers divers, plus propices à former une équipe qu’une bande, à l’inverse de celle dont il fit partie pour porter «Sarko» à l’Elysée. La preuve: son coordinateur des «groupes de travail» est depuis peu le Rhônalpin Vincent Chriqui, maire de Bourgoin-Jallieu (Isère), ultime directeur de campagne de… François Fillon en 2017.

L’assaut sur l’Elysée est-il donc possible, après les régionales en juin? «Sa force n’est pas celle du coup d’éclat, répondait récemment le politologue Frédéric Dabi au Monde. L’atout de Bertrand, c’est la popularité attrape-tout.» Un candidat qui, contrairement à Macron, n’est perçu ni comme élitiste, ni comme arrogant. Mi-François Hollande, mi-Jacques Chirac. Auteur de Je ne tromperai jamais leur confiance chez Gallimard, Philippe Juvin, médecin hospitalier et ex-eurodéputé de droite, reconnaît cette force tranquille: «Xavier a le sens de l’intendance et de l’endurance. C’est un coureur de fond qui n’en a pas le physique.»

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La course en question, de fait, est un marathon. Les deux parents de Xavier Bertrand travaillaient dans la banque. Et lui, comme jeune professionnel, opta pour l’assurance. Calcul des risques, déblocage des primes, visites sur les lieux des sinistres pour mieux évaluer les dégâts et ce qu’il convient, ou non, de rembourser… Contrairement à Emmanuel Macron, fils de la Somme tournée vers la mer (adolescence à Amiens, vacances et mariage au Touquet), Xavier Bertrand est un produit de l’Aisne agricole, département carrefour entre Paris et le nord de la France, mais surtout terre de patrimoine et haut lieu de légende puisque Clovis, roi des Francs, y brisa le vase de Soissons vers l’an 486.

Les pieds dans la terre des champs de betteraves et de céréales. La tête dans une société miroir des fractures françaises: précarité croissante, mais identité forte et résistance aux extrêmes. A Château-Thierry, où la chapelle de l’Hôtel-Dieu abrite la dépouille d’un des plus célèbres commandants de Gardes suisses, Pierre Stoppa, la liste du Rassemblement national n’a fait que 13% aux municipales de 2020, alors que Marine Le Pen laboure ce sol électoral depuis son Pas-de-Calais voisin. «Nous sommes plusieurs à avoir été approchés par ses équipes, confie le directeur de Sciences Po Lille, Pierre Mathiot. Xavier Bertrand pense que 2022 se jouera sur les valeurs et la confiance. Il se prépare sur ces deux thèmes.» Candidat à sa réélection les 13 et 20 juin à la tête des Hauts-de-France face à une liste d'union de la gauche et des écologistes qu'il n'avait pas vu venir, Xavier Bertrand mise sur la droite française traditionnelle, cannibalisée par Macron et ses réformes libérales.

Dans son viseur? Les notables de province qui firent les heures de gloire du RPR de Jacques Chirac et les centristes inquiets du discours radical des Verts: «Il est celui qui a battu Marine Le Pen ici en 2015. Il a la crédibilité d'une digue. Mais celle-ci, dans ce vieux pays socialiste, peut se fissurer si la gauche ne se disperse pas», commente le photographe Christophe Blanquart, basé à Hénin-Beaumont, le sanctuaire du RN où le maire, Steeve Briois, a été réélu avec 70% des voix.

Des fiches sur le covid

Mieux: Bertrand a les amis et les ennemis intimes qu’il faut face à Macron. Sarkozy ne l’aime plus. L’ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg apprécie son engagement social. Plusieurs pontes du Ministère de la santé, qu’il dirigea entre 2005 et 2007, lui préparent des fiches sur le covid. Risqué, l’Elysée? Le fait d’avoir, d’emblée, refusé de participer à des primaires lui donne la liberté requise: «Il compense son manque d’envergure et son côté monsieur Tout-le-Monde par de fines intuitions sur le calendrier et l’état de l’opinion», admet un sarkozyste historique.

L’ex-assureur est bien plus agile que son physique corpulent le laisse croire. Il sait qu’il doit rassembler les déçus de Macron, et faire barrage à un autre gaulliste en lice pour l’Elysée: le négociateur du Brexit, Michel Barnier. Comment? «En misant sur sa grosse capacité de travail, sur ses réseaux (son compagnonnage franc-maçon avec le Grand Orient de France est de notoriété publique) et sur sa légitimité d’élu aux prises avec le pays réel», poursuit un confrère de La Voix du Nord. Le légendaire brouillard picard se dissipe d’ordinaire au printemps. La route de l’Elysée exige de prendre tous les risques.


Profil

1965 Naissance à Châlons-sur-Marne.

1981 Milite au RPR, vote non onze ans plus tard au référendum sur le Traité de Maastricht, mais oui au référendum de 2005 sur le projet de Constitution européenne.

1992 Agent d’assurances à Saint-Quentin (Aisne).

2002 Député de l’Aisne et porte-parole, cinq ans après, de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, dont il deviendra ministre du Travail.

2015 Elu président de la Région des Hauts-de-France.


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