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Xavier Niel à l'ouverture de son incubateur, Paris, 17 janvier 2017.
© Vincent Isore/IP3

Grande interview

Xavier Niel: «En France, la société civile a plus de poids que les décisions politiques»

Magnat des télécommunications, géant du numérique, Xavier Niel est un des acteurs économiques français les plus en vue dans le monde. Sa parole est rare. A son sens, comment changer ce pays qui élira bientôt son président?

Le lieu dit tout, ou presque. Rue de la Ville Lévèque à Paris, juste derrière l’Elysée et à deux pas du ministère de l’Intérieur, le siège d’Iliad, la société holding de Xavier Niel, est abrité derrière une splendide façade vitrée. Surprise: à l’intérieur, l’ancien hôtel particulier classé a été conservé tel quel, comme protégé dans une vitrine, agrémenté de jardins manucurés très ministériels. Comme une marque de fabrique pour l’intéressé qui, à 49 ans, oscille en permanence entre différents mondes: celui des télécommunications, celui du numérique, celui des médias et celui du pouvoir.

Parcourir notre dossier consacré à l'élection française.

Coactionnaire du quotidien «Le Monde», lancé dans une vague d’acquisitions télévisuelles avec Mediawan, mais aussi propriétaire de l’opérateur télécoms Salt en Suisse, l’homme d’affaires abonné au col roulé noir a accepté de répondre aux questions du «Temps» sur sa vision de la France en campagne présidentielle.

Le Temps: Les candidats à la présidentielle s’opposent à coups de programmes et de propositions de réformes. Vous prouvez, avec l’Ecole 42 et Station F, que vous changez ce pays à votre manière. Faire bouger la France, c’est donc possible?

Xavier Niel: Je suis né en France. J’y ai grandi dans une famille de la classe moyenne, en banlieue parisienne. Ma conviction, forgée au fil de mon itinéraire personnel et professionnel, est que ce pays a besoin de plus de transgression et de moins de fatalisme. Rien que l’idée de pouvoir acquérir un métier sans suivre une formation académique classique y semble révolutionnaire, alors que nous la mettons en pratique à l’Ecole 42, devenue l’une des meilleures écoles au monde pour le codage informatique. Tout, à mon avis, devrait tourner autour d’une seule question: quel métier dans dix ans? L’école 42 est une école différente. Elle est gratuite, ouverte à tous. Trois mille étudiants s’y croisent. Parmi eux, 42% n’ont pas le baccalauréat. C’est un ovni qui, à son échelle, change la France. Mon constat d’entrepreneur est assez simple: les Français, les jeunes en particulier, ont besoin qu’on leur donne envie. C’est ce que l’on s’efforce de faire avec l’Ecole 42 ou Station F. Inventer un lieu pour changer les choses et les approches.

– Se focaliser sur un projet, avancer seul plutôt que de solliciter les acteurs publics: c’est la recette «Niel»?

– La France est un cadre rêvé pour entreprendre et innover. La question, c’est de créer les conditions pour que se produise le miracle de l’innovation. Et cela ne vaut pas que pour le numérique, mais dans tous les domaines! Dans le cas de Station F, notre campus de start-up parisien géant qui sera lancé à la fin juin, ma démarche a été simple. Nous avons visité, avec la directrice Roxane Varza, Américaine d’origine Iranienne, des dizaines d’incubateurs de petite ou moyenne taille dans le monde. Et j’ai décidé d’inventer un lieu, quelque chose qui rayonne, dont la finalité ne soit pas de gagner de l’argent mais d’être une rampe de lancement. Comment y sommes-nous arrivés? Grâce aux investissements consentis bien sûr (250 millions d’euros, soit plus de 266 millions de francs) mais aussi grâce à notre démarche. Station F est dirigée par une équipe de 15 personnes. Six nationalités et passeports différents. Une résidence de 600 logements pour les entrepreneurs sera bientôt inaugurée de l’autre côté du boulevard périphérique, à Ivry-sur-Seine. Tout cela en lien avec la mairie de Paris qui nous a permis de nous installer dans la Halle Freyssinet, lieu historique classé. Lorsque tous ces chemins se croisent, la France bouge et change.

– Sauf que la France, ce n’est pas Station F. Un lieu ne peut suffire pour changer un pays. Comment en tirer les leçons, pour les étendre au-delà du périphérique parisien et de l’innovation numérique?

– En France aujourd’hui, les initiatives de la société civile pèsent plus lourd et sont plus fortes que toutes les décisions politiques. Les créations d’entreprises, le tissu entrepreneurial, la vitalité des associations constituent le meilleur moyen de faire évoluer ce pays. L’échelle n’est pas la même, certes. Mais ça marche. Les dossiers de start-up que nous recevons tous les jours démontrent que les jeunes français veulent faire bouger les choses. Et la plupart, croyez-moi, ont pour ambition de ne pas dépendre de l’Etat.

– Quelle est la clé pour insuffler ce changement?

– La clé, c’est d’abord la transgression éducative et sociale. Regardons la France en face: si vous êtes issu d’un milieu favorisé, que vous avez grandi dans un bon quartier, la chance d’intégrer une bonne école publique est assez élevée. Puis les portes des grandes écoles s’ouvriront aux meilleurs. Dans le cas contraire, que se passe-t-il? Les jeunes qui n’ont pas la chance d’être bien nés voient les portes se fermer les unes après les autres. Le succès de Free [Opérateur télécoms français lancé en 1999 par Xavier Niel, ndlr] est d’avoir bousculé cela, d’avoir misé sur la diversité, d’avoir cassé les codes, de n’avoir pas fait de différence entre les banlieues et le 16e arrondissement de Paris. L’Etat ne peut pas et ne doit pas être le seul interlocuteur de la jeunesse. Il faut que les jeunes qui ne réussissent pas au bac aient d’autres alternatives. Il faut que des partenaires s’intéressent à eux.

– Vous dénoncez les «inégalités d’accès» que le candidat Emmanuel Macron a mis au centre de son programme…

– Regardez les études de l’OCDE qui placent la France en dernière position pour la notion d’égalité, alors que les responsables politiques brandissent sans cesse cette devise. Nous avons tous une part de responsabilité. D’où l’importance de soutenir, chacun dans son secteur, les initiatives pour débrider le modèle et le système français. L’élection présidentielle n’est qu’une partie de l’équation. On peut aider, soutenir en dehors du cadre de l’action politique.

– Ce discours d’entrepreneur n’est-il pas aux antipodes de la culture française de l’Etat-roi, où la politique, le bien public, passe avant l’économie et le secteur privé?

– Vous m’avez sollicité pour parler d’innovation, pour évoquer ce qui change et peut changer en France. Je vous réponds avec mon caractère, mon approche, qui est celle d’un capitaliste qui s’assume comme tel. Je suis capitaliste, oui, et ce n’est pas un problème. Au contraire, car la France permet aux entrepreneurs de demain de grandir. Nous avons une presse libre. Nous avons des filets sociaux comme le Revenu de solidarité active (RSA). Le système offre des béquilles, des soutiens, des appuis. Tant mieux. Mon rôle à moi est de donner l’envie de créer et de fabriquer, de pousser les jeunes vers l’avant. Tout en posant à l’Etat les questions qui fâchent. Pourquoi, par exemple, le niveau des formations est il si différent selon les quartiers et les territoires? Vrai sujet. L’égalité dans l’éducation nationale, en France, n’existe plus. La qualité de l’enseignement est un débat trop absent de cette campagne.

– Beaucoup de jeunes entrepreneurs numériques affirment qu’en France, tout devient difficile après les premières années. La France sait incuber, mais pas aider à grandir. On entend le même refrain dans l’éducation: les petites classes se portent bien, les collèges puis les lycées beaucoup moins. Un mal français?

– Je connais ce discours et je vais être brutal. Je ne connais pas de bonnes idées, appuyées sur un bon «business plan» qui ne soient pas parvenues à trouver les financements adéquats. Il y énormément d’argent dans le monde. Trop d’argent même. Celui qui inventera le nouveau Google cartonnera! Je n’ai aucun doute là dessus. J’investis pour ma part dans deux ou trois start-up dans le monde par semaine. Mais il faut que les Français ouvrent les yeux: le marché est mondial. Et la mortalité des jeunes entreprises fait partie des réalités. Nous ne sommes plus entre nous. 

– Allez-vous être entendu? Marine Le Pen, aujourd’hui favorite des sondages pour le premier tour, veut au contraire refermer les frontières. Jean-Luc Mélenchon la talonne…

– La réalité du monde numérique contredit absolument les thèses des extrêmes. Le moindre ordinateur relié à Internet montre que tous les présupposés économiques protectionnistes ne tiennent pas. L’enjeu économique, pour la France, est d’être au cœur d’une Europe capable de concurrencer l’Inde, la Chine ou les Etats-Unis. Or pour cela, la monnaie unique est notre principale chance. Nous parlons déjà des langues différentes. Nous avons des histoires différentes. Des cultures différentes. Plus encore, des fiscalités différentes. Notre meilleur atout est donc que les sociétés civiles européennes échangent, soient en lien permanent, donnent vie à ce grand marché qui devra, fiscalement, se normaliser. Nous avons besoin du cadre européen, de la structure européenne car elle nous permet de créer de la valeur. Un pays seul, ou deux pays, même la France et l’Allemagne, ne peuvent plus faire la différence. Un pays déconnecté crée du chômage. Nous devons essayer de créer pour le XXIIe siècle au lieu de dépenser l’énergie de nos pouvoirs publics à imaginer un Google franco-allemand qui, de toute façon, sera boiteux.

– Vous passez outre le grand problème de l’économie numérique: elle crée bien moins d’emplois que l’industrie. D’où la tentation de revitaliser le «Made in France»…

– Le numérique crée des emplois. Nos étudiants de l’Ecole 42 trouvent très facilement des jobs salariés de bon niveau. La question cruciale est de faire en sorte que les formations offertes correspondent aux emplois demandés. Faute de quoi vous créez de la pauvreté. Je ne dis pas que l’économie mondialisée est un paradis. On ne peut pas tout faire bien. Mais il est possible de trouver sa spécialisation, de l’étoffer, d’exister comme pays, comme acteur économique, comme société innovante.

– La Suisse a quand même refusé une partie de cette logique intégratrice en se tenant à l’écart de l’Union européenne. Une décision sage?

– Il y aura toujours, dans le monde, des pays refuges. La Suisse n’est pas dans l’Europe mais son écosystème est à la fois ouvert et proche des autres pays européens. Franchement, je ne vois pas trop la différence. On peut par ailleurs se demander si un pays tellement attaché à sa neutralité et à sa démocratie directe aurait trouvé sa place au sein de l’Union. Ce n’est pas sûr. La Suisse vit en somme dans le meilleur des deux mondes. Les Suisses ont refusé de mettre leur caisse bien gérée au service d’une communauté dispendieuse. Cela peut se comprendre. Saine précaution.

– Un récent sondage a montré que 40% des Français ne seraient pas contre un régime autoritaire. Discipline, ordre, stabilité… vous adhérez à cela?

– Vous rigolez? C’est une blague? La démocratie est évidemment le meilleur des systèmes pour l’épanouissement des individus, des entreprises et de nos sociétés. Je regrette que même en France, on l’oublie parfois. Il est vrai qu’il y a les attentats, la menace, les peurs. Ce que je redoute le plus, c’est que cette campagne devienne une formidable chambre d’écho aux angoisses des Français.

– Vous avez investi en Suisse, dans Salt. La participation de la Confédération à Swisscom continue de vous poser un problème?

– Elle ne me pose pas un problème. C’est un problème. Je suis pour la concurrence, or la participation majoritaire de l’Etat fédéral dans Swisscom fausse cette concurrence. Ce n’est ni juste, ni bon pour l’usager. Un pays moderne et ouvert ne devrait pas fonctionner ainsi.

Lire aussi: Demain, quelle France? «Le Temps» raconte les peurs et les espoirs du pays

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