Au détour du panneau indiquant «village de Xiaogang», la route défoncée cède la place à un bitume neuf. Nous sommes en pleine campagne, à 200km de Hefei, la capitale de la province de l'Anhui, considérée comme l'une des plus pauvres de Chine. Les champs dorés et touffus attendent d'être moissonnés, sous le regard de larges et hautes pancartes encourageant les visiteurs à «développer avec force l'agriculture moderne» et à «construire ensemble une campagne socialiste».

Xiaogang est un lieu mythique dans l'idéologie communiste chinoise, toujours avide de figures humaines pour jouer le rôle de porte-drapeaux de ses nouvelles théories. Le village a appliqué avant l'heure la réforme annoncée ce dimanche par le gouvernement. Les paysans chinois pourront désormais échanger, transférer ou même sous-louer leurs droits à exploiter la terre, qui appartient toujours officiellement à l'Etat. Le Comité central du Parti communiste avait donné son feu vert le 12 octobre à cette révolution, mais le document l'entérinant n'avait pas encore été publié. L'objectif est d'améliorer le sort d'environ 800 millions de ruraux, dont l'écart des revenus par rapport aux citadins n'a cessé de se creuser depuis l'ouverture économique de la Chine.

Retour en 1978. La Chine et ses campagnes sont ruinées par les expériences du Bond en avant et des communes populaires. La mort de Mao et l'incertitude à la tête de l'Etat autorisent cependant les dirigeants provinciaux à appliquer les instructions de Pékin avec une certaine latitude. Le gouvernement de Xiaogang décide, à la suite d'une récolte exécrable en septembre 1978, de prêter des terres aux paysans: les 20 familles du village sont divisées en huit équipes responsables de leurs parcelles.

La suite est entrée dans la mythologie communiste de l'ère post-Mao. «Un soir venteux de décembre 1978, 18 villageois se réunissent pour signer un pacte de partage des terres.» Ils se répartissent les terres à hauteur de 2,5 mu (un mu équivaut à 6666 m2) par habitant et mettent fin de fait au système des communes populaires. «Nous savions que c'était illégal et nous avons travaillé nos terres en secret afin que personne ne soit au courant de notre nouvelle gestion», se souvient Guan Youjiang, 62 ans, l'un des signataires.

Les revenus par habitant dans le village progressent de 22 yuans en 1978 à 400 yuans en 1979. Poussée par un gouverneur innovant, l'expérience se répand dans l'ensemble de la province. Malgré le lancement des réformes économiques par Deng Xiaoping en décembre 1978, il faudra attendre le 31 mai 1980 pour que celui-ci reconnaisse le succès de l'expérience de Xiaogang. Trente ans après la signature du pacte, Xiaogang reste un laboratoire. Hu Jintao, le secrétaire général du Parti communiste, a visité le village le 30 septembre et réaffirmé la volonté de Pékin de poursuivre sa réforme agraire. L'Etat cherche à rendre son agriculture profitable. La terre est exploitée par des centaines de millions de paysans, détenteurs de parcelles réduites et de moyens très limités. Le principal outil de travail reste les bras, parfois un bœuf pour les moins pauvres, presque jamais de tracteur. «En Chine maintenant, on promeut l'agriculture moderne avec l'absorption de nouvelles technologies», soutient Chen Hua, le secrétaire du parti de Xiaogang, envoyé par l'administration centrale pour faire appliquer sa nouvelle politique. «Sur le long terme, avec le développement de l'économie chinoise, il y aura de moins en moins de paysans: ils seront redirigés vers l'industrie et les services.»

Cette perspective est une aubaine pour certains. Avec plusieurs de ses camarades, Miao Juan, 23 ans, a été envoyée en 2005 en stage à Xiaogang pendant son cursus universitaire de sciencesphysiques. Encouragés financièrement par la municipalité, les jeunes entrepreneurs ont créé une société d'élevage de champignons «quasi entièrement envoyés en Europe et aux Etats-Unis».