chine

Au Xinjiang, la tendance assimilationniste de Pékin s’est renforcée

Les émeutes résultent des frustrations des Ouïgours sous pression croissante depuis l’implantation massive de Han dans cette province dont l’autonomie est de façade

«Les violences d’Urumqi ont été préméditées par des séparatistes ouïgours de l’étranger, par le Congrès mondial ouïgour dirigé par Rebiya Kadeer. Elles ont été commises par des séparatistes locaux.» La porte-parole de la Mission de la République populaire de Chine à Genève est catégorique. Mais elle relève que la région autonome connaît «une prospérité qui permet aux différents groupes ethniques de vivre en harmonie.»

La domination des Han

Spécialiste de la région, Sylvie Lasserre conteste cette appréciation: «Entre Ouïgours et Han, il y a une entente de façade, mais ils se détestent intérieurement.» Les événements de ces derniers jours sont considérés par plusieurs experts comme «les plus violents depuis la Révolution culturelle». A l’exemple de ce qui s’est passé en Iran, ce sont les réseaux sociaux par Internet qui ont facilité la mobilisation ouïgoure. Et ce n’est pas un hasard si c’est à Urumqi, une ville qui est passée de 1,5 à 2 millions d’habitants en moins de dix ans, que les émeutes ont éclaté. Peuplée à 80% de Han, elle offre les avantages d’une ville moderne, dont l’accès aux nouvelles technologies.

Auteur d’un ouvrage* sur la région et chercheur associé au Brussels Institute of Contemporary China, Thierry Kellner relève que la politique d’ouverture de la province du Xinjiang menée par Pékin aurait dû profiter aux minorités. Mais ce sont les Han qui détiennent le pouvoir politique et économique. L’autonomie de la province est une façade. «La tendance assimilationniste de Pékin s’est renforcée depuis 2001. Dans l’enseignement, la langue ouïgoure est de moins en moins utilisée. Les Ouïgours eux-mêmes se sinisent de façon croissante pour trouver du travail pour lequel la maîtrise du chinois est nécessaire.» Sylvie Lasserre rappelle que les ­meshrep, rassemblements traditionnels ouïgours, ont été interdits par Pékin. A Kashgar, un plan d’urbanisme concocté par Pékin entraîne la destruction des quartiers traditionnels ouïgours au nom de la modernité. Quant à la religion musulmane, considérée comme un vecteur du nationalisme ouïgour, elle est étroitement contrôlée.

La parenthèse Deng Xiaoping

D’un pont de vue historique, la Chine présente le Xinjiang comme une région lui ayant toujours appartenu. Thierry Kellner réfute cette vision de l’Histoire: «De 790 à 1759, la Chine était totalement absente du Xinjiang. Culturellement, la région est beaucoup plus centre-asiatique que chinoise, tant au niveau de la culture que de la langue proche du turc.» De fait, des livres de l’historien ouïgour Turgun Almas, qui racontaient l’histoire du Xinjiang, ont été interdits au début des années 1990.

La Chine a reconquis la région sous les Qing en 1759. La dynastie mandchoue a été balayée en 1864. Une nouvelle reconquête a lieu en 1874-75 et le Xinjiang, qui signifie «nouvelle frontière», devient une province en 1884. Les Chinois vont commencer à s’implanter dans la région avec l’assentiment de l’Union soviétique et surtout à partir de la mort de Staline. De nombreux Han s’établissent dans la région et adhèrent au bingtuan, le Corps de production et de construction du Xinjiang (CPCX), un organisme qui compte aujourd’hui 2,5 millions de membres et qui a contribué à l’émergence des «villes nouvelles». La mission du CPCX, initialement agricole et militaire, inclut désormais le contrôle social. C’est l’un des principaux acteurs du Xinjiang. L’afflux de Han s’est accentué avec la récente prospérité économique. Percevant le Xinjiang comme le lieu de «toutes les opportunités», de nombreux entrepreneurs de la province du Zhejiang sont venus s’y installer.

Thierry Kellner apporte une nuance au tableau. Pékin a fixé des quotas favorables aux Ouïgours pour accéder à l’université. Une Han d’Urumqi habitant en Suisse confie au Temps que l’animosité entre les communautés n’est pas telle qu’on la décrit. Elle-même a appris le ouïgour et a des amis de cette ethnie. «Dans les transports publics, les annonces sont bilingues», ajoute-t-elle. La répression des Ouïgours n’a d’ailleurs pas toujours été la règle. De 1979 à 1989, Deng Xiaoping a libéralisé la région et revitalisé le nationalisme et l’identité des Ouïgours. Aujourd’hui, Pékin a surtout peur d’une chose: que l’islam radical qui sévit au Pakistan et en Afghanistan contamine le Xinjiang. Tout comme le trafic de drogue.

* L’Occident de la Chine, Pékin et la nouvelle Asie centrale, IHEID Genève, PUF.

Publicité