«Ce sont les mauvais musulmans qui sont en rééducation, ils sont rebelles. Leur détention coûte cher, ils mangent tous les jours, ils ont des cours d’idéologie. Le gouvernement a besoin de ressources pour payer leurs frais. C’est pour ça qu’ils travaillent!» Froidement, cet entrepreneur chinois du textile, impliqué dans la production de coton au Xinjiang résume au Temps la logique du gouvernement chinois pour justifier l’exploitation des Ouïgours et des Kazakhs, en parallèle du système de camps de rééducation au Xinjiang, dans le Grand Ouest chinois. Croisé lors d’un reportage au Xinjiang, nous le rencontrons à nouveau dans un café à Shanghai. Alors qu’un nouveau rapport du chercheur allemand Adrian Zenz fournit une série de détails accablants sur le travail forcé dans l’industrie du coton, cet entrepreneur, qui préfère rester anonyme, énonce: «Ce n’est qu’une excuse des Etats-Unis pour s’en prendre à la Chine.»

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Le rapport d’Adrian Zenz, publié le 14 décembre par le Center for Global Policy, un think tank américain, et diffusé par la BBC, Libération et la Süddeutsche Zeitung, décrit un système qui force plus de 500 000 membres des minorités musulmanes au Xinjiang à travailler à la cueillette du coton tous les ans. Ce travail, exténuant et mal rémunéré, était longtemps évité par les Ouïgours, habitants historiques du Xinjiang, où ils sont encore la principale minorité avec une population de 11 millions d’habitants. Les exploitations de coton devaient faire venir des travailleurs migrants de provinces voisines pour la récolte, entraînant des coûts logistiques importants. D’après le rapport, qui cite des documents officiels et des articles de la presse d’Etat chinoise, les autorités fournissent désormais aux entreprises une main-d’œuvre locale «disponible», «docile», «obéissante», «travaillant dur», «avec un encadrement de style militaire».

Problème mondial

L’existence de travailleurs forcés à la source de la production de coton pose un problème à une grande partie de l’industrie textile internationale, car le coton du Xinjiang représente 84% du coton chinois et 20% du coton mondial. Dans ces conditions, des t-shirts ou des jeans de grandes marques de prêt-à-porter internationales ont des chances de contenir du coton issu du travail forcé. «Chaque personne portant un vêtement ou un accessoire qui comprend, à un moment ou à un ­autre de la chaîne de production, une fibre de coton produite en Chine doit envisager la forte probabilité d’être bénéficiaire du travail forcé d’Ouïgours», pointe le rapport. Un risque d’autant plus important que les marques ont souvent du mal à contrôler leur chaîne de production, caractérisée par une suite d’intermédiaires et de sous-traitants.

Concrètement, les Ouïgours pauvres sont sélectionnés et formés pour répondre aux besoins en main-d’œuvre des entreprises. Une grande partie de la demande provient du Corps de production et de construction du Xinjiang, ou Bingtuan, son abréviation chinoise, un vaste réseau d’entreprises paramilitaires mis en place dans les années 1950 par l’Etat pour cimenter son emprise sur ces immenses territoires. Le Bingtuan assure un tiers de la production de coton du Xinjiang, et son organisation paramilitaire convient parfaitement à l’embrigadement recherché par les autorités. Le 2 décembre, les Etats-Unis ont interdit l’importation de tout produit contenant du coton issu de cette organisation. Outre les minorités, des prisonniers ont aussi participé à la cueillette du coton pour le Bingtuan, note d’ailleurs le rapport. Ces transferts de travailleurs sont massifs: le 8 octobre 2018, les préfectures d’Aksu et de Hotan (sud du Xinjiang) avaient à elles seules envoyé 210 000 «travailleurs ruraux surnuméraires», souvent des paysans pauvres, vers des exploitations du Bingtuan.

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L’exploitation des Ouïgours dans les champs de coton est à remettre dans le contexte de la répression féroce qui s’abat sur le Xinjiang, avec, depuis 2017, un système de camps de rééducation généralisée où sont envoyés les membres de minorités musulmanes considérés comme suspects, parfois simplement parce qu’ils sont jeunes, sans emploi, ou que des membres de leur famille vivent à l’étranger. Après avoir nié l’existence de ces camps, la Chine a reconnu un système de «centres de formation professionnelle».

Lutte contre l’extrémisme et la pauvreté

En septembre dernier, dans un livre blanc titré «Emploi et droits du travail au Xinjiang», la Chine affirmait que, sous l’influence de «terroristes, séparatistes et extrémistes religieux», «certaines personnes ont des idées dépassées et souffrent d’une pauvre éducation et d’une [faible] employabilité». Pour y remédier, explique le rapport, «chaque année, de 2014 à 2019, le Xinjiang a fourni des sessions de formation à, en moyenne, 1,29 million de travailleurs en ville et à la campagne». La «grande majorité» des stagiaires ont obtenu des qualifications professionnelles et ont «pu trouver un emploi stable». Les rares personnes à avoir pu quitter la Chine après être passées par ces camps décrivent des séances de lavage de cerveau et de conditions souvent sordides.

L’autre élément de contexte est la campagne de lutte contre l’extrême pauvreté, grand projet du président Xi Jinping. L’un des outils de la lutte contre la pauvreté est le transfert de travailleurs pauvres dans des régions où les besoins en main-d’œuvre sont plus importants. La conjonction de ces deux campagnes a mené à l’utilisation du travail forcé comme solution, à la fois, au problème de la pauvreté et à ce que Pékin voit comme le danger de l’extrémisme.

C’est à cette lumière qu’il faut voir le caractère forcé du recrutement de travailleurs pour l’industrie du coton, assuré par des équipes de cadres du Parti communiste chinois. «Dans la mesure où le travail de ces équipes a lieu dans un système où la limite entre sécurisation, surveillance, contrôle social et lutte contre la pauvreté est fluide, il est impossible de définir où s’arrête le consentement et où commence la coercition. Les rapports gouvernementaux abondent d’histoires de succès de ces équipes de cadres qui rendent visite de nombreuses fois à des familles récalcitrantes jusqu’à ce qu’elles «acceptent» de travailler, un processus qui inclut une «transformation de la pensée»», souligne Adrian Zenz.

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Mais la cueillette saisonnière du coton n’est «qu’une composante du système de transfert de main-d’œuvre obligatoire au Xinjiang, et beaucoup plus d’Ouïgours sont employés dans l’industrie», explique le rapport. Les autorités locales affichaient en 2019 l’objectif d’un million de travailleurs dans l’industrie textile en 2023 au Xinjiang, dont 65% dans le sud de la région autonome, moins développée, plus rurale, et à majorité ouïgoure. C’est toute la chaîne de production du coton, de la cueillette à la confection de vêtements, qui est concernée. Ainsi, les collectivités locales sont incitées à «faire construire dans les centres de formation des usines satellites pour les personnes affectées par le terrorisme et les pensées extrêmes» – c’est-à-dire les détenus, expliquait également Adrian Zenz, dans un précédent rapport publié en juillet 2019.

Arrestation

De tels complexes industrialo-sécuritaires se sont multipliés au Xinjiang ces dernières années. Au nord-ouest de Hotan, une gigantesque enceinte rassemble camps de rééducation et usines de textile. En visite dans la région début 2019, le correspondant du Temps avait pu s’approcher de cette zone qui accueille des dizaines de bâtiments aux fenêtres grillagées. A proximité, plusieurs enfants accompagnés de leurs grands-parents, étaient venus rendre visite à leurs parents internés dans ces camps. Un jeune Ouïgour affirme que son frère y est détenu et qu’il «étudie le Parti communiste». 

L’entrée de cette «base de formation et d’emploi pour le textile», protégée par un important check-point policier, est ornée du slogan: «Des mains diligentes tissent une vie heureuse et belle». Quelques minutes après notre passage à proximité de l’enceinte, la police nous avait arrêté, puis emmené voir une membre du bureau de propagande locale et le directeur de la base, qui avait confirmé que le lieu accueillait de nombreuses usines de textile et visait à «donner du travail à la population».

Le travail très encadré dans les usines ou les champs de coton permet aux autorités de garder des populations jugées comme dangereuses sous contrôle. «L’un des objectifs essentiels est que les minorités soient occupées et surveillées, conclut Adrian Zenz. Les ouvriers d’usine qui travaillent et vivent sur des complexes sécurisés, avec des dortoirs, se trouvent dans un environnement plus facile à contrôler pour l’Etat que des bergers ou des fermiers. Placer les minorités dans des emplois rémunérés à plein temps est devenu l’une des pierres angulaires du projet coercitif de réingénierie sociale de l’Etat.»