Un bruit sec un peu bizarre a suffi dimanche soir à déclencher deux mouvements de panique de part et d’autre de l’Atlantique. Le premier, survenu à Juan-les-Pins, sur la Côte d’Azur, a généré une bousculade qui a fait plusieurs dizaines de blessés légers. Le second, à l’aéroport John Fitzgerald Kennedy de New York, a causé le déroutement, le report ou l’annulation de plusieurs dizaines de vols. D’énormes effets pour des causes si minuscules qu’elles se sont révélées difficiles à identifier par la suite – la presse américaine a avancé l’hypothèse d’un tapage mal interprété de quelques fans d’athlétisme durant la finale du 100 mètres des JO…

Mécanisme et conditions

Telles sont les paniques collectives: aussi puissantes qu’irrationnelles. Auteur d’un ouvrage sur ces émotions, le médecin général français Louis Crocq, psychiatre des armées et professeur honoraire à l’Université Paris V, décrit leur mécanisme. De leur déclenchement «par la perception d’un danger réel ou imaginaire» à leur dévoiement en «une régression des consciences à un niveau grégaire» et en «l’adoption de comportements inadaptés, sidération, fuite éperdue, violence et même suicide.» A la fois comble de l’empathie, puisqu’elles relèvent d’une imitation irréfléchie d’autrui, et radicalement asociales, puisqu’elles sont orientées entièrement vers le salut individuel, au point de conduire parfois à tuer pour survivre.

Les paniques collectives ont toujours un «facteur déclenchant», qui peut être un bruit, un geste, un incident, explique Louis Crocq. Mais elles ne se développent pas sans «facteur prédisposant», à savoir des circonstances particulières. La première est un climat d’anxiété, qui était économique lors du krach de Wall Street en 1929 et sécuritaire lors de l’avancée de l’armée allemande sur Paris en 1940, deux peurs latentes à l’origine de réactions d’extrême désarroi, une épidémie de suicides dans un cas, un exode éperdu dans l’autre.

La seconde condition est la présence d’une foule importante, sans laquelle il ne peut y avoir contagion, et, en son sein, d’un nombre important de personnes fragiles, typiquement des promeneurs tranquilles concentrés sur leur plaisir. La troisième est l’absence de dispositif capable de rassurer rapidement les gens, en les informant et en les conseillant, ainsi que la présence de facteurs aggravants, tels des réseaux sociaux diffusant des rumeurs alarmistes.

«Contexte anxiogène»

Le phénomène est aussi vieux que l’humanité: Louis Crocq relate dans son ouvrage une cinquantaine de ses manifestations, de la terreur causée par l’éruption du Vésuve aux portes de Pompéi en 79 aux désordres générés aux Etats-Unis en 1938 par la fameuse émission de radio au cours de laquelle le cinéaste Orson Welles a annoncé à l’Amérique une invasion de Martiens. Il y a pourtant du nouveau.

A ce sujet, une archive de 2005: Orson Welles, panique mythique

L’état de fébrilité qui caractérise ces émotions est favorisé aujourd’hui par deux évolutions, souligne Frédéric Esposito, directeur de l’Observatoire universitaire de la sécurité au Global Studies Institute de Genève. La première est le développement du terrorisme, dont l’objectif est très précisément de susciter des paniques collectives. La seconde est la multiplication des chaînes télévisées d’information continue et l’apparition de réseaux sociaux, soit, dans les deux cas, de médias dits «chauds», grands producteurs d’émotions.

Résister aux mouvements de panique

«On a pu longtemps compter sur le bon sens des citoyens pour éviter des mouvements de panique à répétition, commente Frédéric Esposito. Mais le contexte politique et social étant devenu plus anxiogène, il serait judicieux de prendre des mesures spécifiques pour lutter contre ce phénomène et de donner plus souvent au grand public des conseils à cet égard. On distribue bien des consignes de sécurité dans les avions, alors pourquoi pas, par exemple, lors des grandes manifestations? On pourrait aussi introduire à l’école des cours sur les dangers constitués par les réseaux sociaux, notamment lorsqu’ils servent de canal à des rumeurs alarmistes.»

«Résister aux mouvements de panique s’enseigne en quatre étapes, poursuit Louis Crocq. Il faut informer les gens sur le problème (le danger des mouvements de foule), les éduquer sur leurs obligations morales (l’entraide), les instruire sur les bons comportements à adopter (le respect des règles et de la hiérarchie) et les entraîner (pour faire passer toute cette matière de la tête aux bras et aux jambes). Ce qui se pratique couramment dans les écoles face au danger d’incendie pourrait se réaliser dans un cadre plus large devant le risque de perdre toute lucidité dans les moments les plus critiques. D’ailleurs, la population est demandeuse.»


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