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Les combattants arabes luttant contre les forces ottomanes font une percée en direction d’Aqaba, sur la mer Rouge, en juin 1917.

Histoire

Il y a 100 ans, le problématique partage de l’Orient

La Grande-Bretagne et la France ont négocié les restes de l’Empire ottoman au cours de la Première Guerre mondiale sans rien en dire aux Arabes qui se battaient à leurs côtés. Les accords qui en ont résulté symbolisent toujours sur place la traîtrise occidentale

C’est l’une des scènes les plus dramatiques de Lawrence d’Arabie, le chef d’œuvre de David Lean, récompensé par sept Oscars. Le jeune officier britannique, auréolé d’une extraordinaire victoire militaire aux côtés des forces arabes durant la Première Guerre mondiale, apprend lors d’un échange doucereux avec l’un de ses supérieurs qu’il ne doit pas nourrir trop d’ambitions pour ses camarades de combat. Deux distingués diplomates, l’un représentant la Grande-Bretagne, l’autre la France, ont d’ores et déjà négocié en secret le partage du Moyen-Orient entre les deux pays. Les acteurs locaux, quelle qu’ait été leur vaillance ou leur loyauté, devront se satisfaire de positions subalternes. Un siècle après ces accords, le camouflet n’a toujours pas été oublié.

L’Empire ottoman domine encore la région à l’époque. Mais après avoir été l’une des plus grandes puissances de l’histoire, il a perdu l’essentiel de ses possessions européennes et doit lutter pied à pied pour contenir les ambitions britanniques et françaises sur ses territoires asiatiques. Quand éclate la Première Guerre mondiale, il se range tout naturellement du côté des empires allemand et austro-hongrois, qui ont pour double caractéristique de ne pas menacer ses intérêts et de combattre ses principaux rivaux, la Grande-Bretagne, la France et la Russie.

Le pari de la Grande-Bretagne

La Grande-Bretagne joue gros sur ce nouveau front, à commencer par le contrôle du canal de Suez, un tronçon essentiel de la route des Indes, le joyau de son empire. Elle prend en conséquence l’initiative d’épuiser l’Empire ottoman, en soutenant les velléités de rébellion qui couvent au sein de ses populations arabes. Après quelques hésitations, elle choisit d’utiliser à cette fin le chérif du Hedjaz, Hussein, le chef des Hachémites, une famille particulièrement prestigieuse qui descend du prophète et règne depuis des siècles sur La Mecque.

Le haut-commissaire anglais en poste au Caire, Henry Mac Mahon, entame alors un échange épistolaire avec le chérif du Hedjaz. Les discussions durent plus de six mois. Hussein veut bien se lancer dans l’aventure mais à condition de recevoir en cas de victoire un royaume immense comprenant pratiquement toutes les terres arabes de l’Empire ottoman. Mais la Grande-Bretagne n’est pas prête à lui céder autant, loin s’en faut. Elle est disposée à lui laisser l’Arabie mais désire se partager le reste avec son allié français. Elle obtiendra finalement le soutien attendu en abusant de formules imprécises, avant de le cimenter en envoyant sur le terrain une poignée de conseillers militaires, dont le très brillant Thomas Edward Lawrence.

Londres n’avait pas achevé ces tractations avec Hussein qu’il en avait entamé d’autres avec Paris. Non plus, cette fois, pour arracher une victoire sur le champ de bataille mais pour recueillir les fruits du succès une fois la paix revenue. Pour ce faire, elle a chargé l’un de ses meilleurs orientalistes, Mark Sykes, de trouver un terrain d’entente avec la partie française, représentée par un diplomate tout terrain proche du «parti colonial», François Georges-Picot.

Le pétrole n'est pas encore l'enjeu qu'il est devenu

A l’heure où s’engagent les discussions, le pétrole ne représente pas encore l’enjeu primordial qu’il deviendra quelques années plus tard. La Grande-Bretagne tient d’abord à s’assurer le contrôle de la route des Indes. Après avoir pris possession de Gibraltar, de Malte, de Chypre et de l’Egypte, elle entend sécuriser la suite du parcours, en élargissant son domaine à l’est du canal de Suez, du côté du Sinaï et de la Palestine, et en se taillant un axe terrestre vers le golfe Persique, par le sud de la Jordanie et de l’Irak actuels.

De son côté, la France entend profiter de ses liens étroits avec les catholiques orientaux, dont elle assure la protection consulaire, pour étendre son influence au Proche-Orient. Mais elle craint que son allié britannique ne se montre très gourmand à l’issue des combats, au point de lui laisser à peine davantage qu’à ses alliés arabes. Prendre les devants lui paraît dès lors le meilleur moyen de s’assurer une part consistante du gâteau compris entre la Méditerranée et la Perse, le sud de l’Anatolie et le nord de l’Arabie.

Et voilà les «accords Sykes-Picot»

Les «accords Sykes-Picot», conclus le 16 mai 1916, prévoient un partage de la région en cinq zones principales. Deux d’entre elles reviennent aux puissances coloniales: le sud de la Mésopotamie, de Bassorah à Bagdad, est octroyé à la Grande-Bretagne, tandis que la côte syrienne et la Cilicie échoient à la France. Deux autres sont laissées aux Hachémites mais placées sous «influence» britannique, au sud, et française, au nord. Une dernière enfin, la Palestine, est promise à une «administration internationale».

Ce découpage sera remis en question dès l’année suivante par les Britanniques, qui autoriseront leurs alliés hachémites à pousser jusqu’à Damas – en territoire français –, obtiendront Mossoul par la négociation et s’engageront en secret à favoriser la création d’un foyer national juif en Terre Sainte. Des succès qui leur permettront de s’octroyer finalement la Palestine, la Transjordanie et l’Irak et de ne plus laisser à Paris que la Syrie et le Liban. Mais les principaux perdants de cette interminable partie d’échecs seront les Arabes, qui ne se seront débarrassés de la tutelle turque que pour se retrouver sous domination européenne. Comble de l’humiliation: c’est par une fuite dans la très jeune presse soviétique que les Hachémites ont fini par apprendre le sort qui leur était réservé.

Une conférence internationale déterminante

Le destin des anciennes provinces de l’Empire ottoman est scellé lors d’une conférence internationale organisée en 1920 à San Remo, dans le nord de l’Italie, au grand mécontentement des populations concernées. Cette colère alimente des insurrections à répétition les années suivantes, aussi bien en Irak, contre la férule britannique, qu’en Syrie, contre la présence française, tandis que les violences se succèdent en Palestine. Il faudra attendre l’établissement de régimes particulièrement brutaux et autoritaires à Damas et à Bagdad pour ramener un semblant de stabilité sur la scène arabe de la région. Jusqu’à ce qu’une nouvelle intervention occidentale, américaine cette fois, ne remette les feux aux poudres.

Archive: Le Journal de Genève en 1924, à propos de Mossoul.

«Les accords Sykes-Picot sont annonciateurs du jeu obscur qui va s’installer durablement dans la région, une combinaison de calculs géopolitiques, de volonté d’expansion, de promesses non tenues et d’accords secrets, commente Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d’histoire à l’Institut de hautes études internationales et du développement et directeur adjoint du Centre de politique de sécurité, à Genève. Les similitudes avec les circonstances actuelles sont patentes, des interventions étrangères en cours aux révoltes qu’elles ont suscitées, de la volonté d’imposer un ordre extérieur à la région aux résistances de tous ordres qu’une telle ambition rencontre sur place.»

Le grand Etat arabe

Les habitants de la région ont-ils les moyens d’échapper à cette fatalité? Trois stratégies s’offrent aujourd’hui à eux. La première est de bâtir ce fameux grand Etat arabe que les Britanniques ont promis il y a un siècle, ne serait-ce que pour se donner les moyens de mieux résister aux interférences étrangères. Les deux principaux courants idéologiques du siècle écoulé s’y sont essayé: le nationalisme d’abord, avec ses variantes nassérienne, en Egypte, et baathiste, en Irak et en Syrie; l’islamisme, ensuite, comme en a témoigné de manière spectaculaire l’Etat islamique en détruisant il y a deux ans une partie du mur de terre érigé à la frontière entre la Syrie et l’Irak.

Une deuxième stratégie consiste à détruire les Etats issus de la Conférence de San Remo pour en créer d’autres, plus conformes aux réalités du terrain. Elle tente aujourd’hui de nombreux Kurdes, pour la raison simple que leur peuple a été le grand oublié du partage de l’Orient consécutif à la Première Guerre mondiale. Mais elle rencontre la ferme opposition de nombreux pays de la région, de la Syrie à l’Irak en passant par la Turquie et l’Iran. Sans oublier celle, bien entendu, des partisans du panarabisme et du panislamisme, qui voient dans cette solution une poursuite du morcellement et donc de la logique fatale des accords Sykes-Picot.

Des Etats aux origines artificielles

La solidité des Etats de la région représente la grande inconnue de l’équation. Leurs origines artificielles, leurs populations hétérogènes, leurs régimes illégitimes, leurs économies essoufflées en font des constructions fragiles, dont la survie doit beaucoup à la répression et à la peur. Il n’empêche que ces pays ont trouvé au fil du temps une identité qu’ils n’avaient pas au départ et que nombre de leurs citoyens ont fini par se reconnaître en eux. Les velléités de morcellement qui sont aujourd’hui à l’œuvre pourraient bien se traduire en conséquence par une redéfinition de leurs limites intérieures plutôt que par la recomposition de leurs frontières extérieures. Par des autonomies accrues plutôt que par des indépendances en bonne et due forme.

Il s’agirait déjà là d’une évolution fondamentale par rapport à la dynamique qui a prévalu ces 100 dernières années dans la foulée des accords Sykes-Picot. Le grand royaume arabe dont ont rêvé les Hachémites au cours de la Première Guerre mondiale n’a pas été la principale victime de l’arrangement franco-britannique. Un sacrifice plus fondamental encore a été celui de la volonté arabe, dont les grandes puissances de l’époque n’ont pas daigné tenir compte.

Le vrai achèvement du cycle serait la fin des interventions extérieures non sollicitées. «Les aspirations locales doivent aujourd’hui primer, souligne Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou. Si la communauté internationale s’en mêle, cela doit être pour les accompagner et non pour leur opposer des ambitions étrangères.»

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