(Cinq mois après l'invasion du Koweït, il y a exactement un quart de siècle, le 9 janvier 1991, le secrétaire d'Etat américain James Baker et le ministre irakien Tarek Aziz se rencontraient à Genève. Celui-ci avait finalement refusé d'emporter à Bagdad une lettre personnelle du président George H. W. Bush pour Saddam Hussein, la jugeant trop menaçante et trop impolie. L'été dernier, «Le Monde» avait raconté les coulisses de ce sommet, texte que nous vous proposons ici en y adjoignant quelques archives glanées dans le «Journal de Genève».)

C’est la dernière chance d’éviter la guerre. La dernière. Et le monde entier, ce 9 janvier 1991, a les yeux braqués sur Genève. C’est là, à l’hôtel Intercontinental, que doit se jouer la scène ultime d’une tragédie débutée à l’aube du 2 août 1990 – lorsque les troupes de l’armée irakienne ont envahi le petit territoire du Koweït – et qui s’est étirée sur plus de cinq mois dans un climat de tension croissante.

C’est là que deux hommes vont solennellement se rencontrer, et se parler, face à face, délégués par leurs maîtres – le président américain, George H. W. Bush (père), et le président irakien, Saddam Hussein – pour s’informer des positions respectives de leurs pays avant que ne frappe le feu. Il n’est pas question de négocier, c’est déjà trop tard. Disons «communiquer», selon le mot de la Maison-Blanche. Et peut-être, qui sait, amorcer un dialogue, esquisser un geste.

Chaque mot va être pesé, chaque phrase décortiquée. Les visages, des deux côtés de la table, seront scrutés, jusqu’à l’intonation des voix et au mouvement des mains. Oui, tout servira d’indice ce mercredi 9 janvier 1991, six jours avant la fin de l’ultimatum lancé par les Nations unies aux Irakiens pour évacuer entièrement, et sans conditions, le Koweït. Après quoi, comme l’annonce le président François Mitterrand, «les armes parleront». Et le monde tremblera. Le compte à rebours, déclenché le 29 novembre 1990 par le vote de la résolution 678 par le Conseil de sécurité de l’ONU, parait inexorable.

Situation parfaite

Dans son bureau directorial, le patron de l’hôtel, Herbert Schott, tel un général cinq-étoiles, a réuni de très bonne heure les chefs de ses propres troupes pour d’ultimes consignes. Il n’est pas inquiet: il n’existe guère d’hôtel plus adéquat dans le monde, pense-t-il, pour accueillir pareille rencontre. Situation parfaite dans le quartier diplomatique de Genève, à deux cents mètres du grand bâtiment des Nations unies et à dix minutes de l’aéroport. Sécurité absolue assurée par la police, qui peut très aisément contrôler les abords et boucler les rues entourant la tour de verre et d’acier de 18 étages. Confort et luxe d’un palace avec suites royales et présidentielles.

Et mieux! Beaucoup mieux! Il connaît personnellement les protagonistes – James Baker, le secrétaire d’Etat américain et, surtout, Tarek Aziz, le ministre des Affaires étrangères irakien décédé en juin dernier – pour les avoir déjà accueillis plusieurs fois dans son établissement. Son personnel aussi d’ailleurs, formé à reconnaître les prestigieux clients, à capter leurs goûts et leurs habitudes, à les satisfaire, et même à devancer leurs désirs. Car il ne faut pas croire que l’ambiance d’un grand hôtel de classe internationale est froide et impersonnelle. C’est exactement le contraire. Herbert Schott y veille personnellement. Il est donc satisfait.

Du «clapier pour touristes» au «dortoir de l’ONU»

A vrai dire, le choix de l’Intercontinental comme lieu de la fameuse rencontre ne doit rien au hasard. Hormis quelques raisons objectives, les manœuvres et l’intelligence de son patron pour le rendre incontournable ont à l’évidence joué. Depuis le mois d’août, Herbert Schott est sur le qui-vive. Quoi de plus normal pour celui qui, depuis son arrivée à l’hôtel en 1967, n’a eu de cesse que de transformer ce «clapier pour touristes» en «dortoir de l’ONU»?

Pas une information sur le ballet diplomatique déclenché par l’agression irakienne ne lui a échappé. Il se renseigne, lit la presse, rencontre les diplomates qui viennent chaque jour déjeuner au restaurant gastronomique de l’hôtel, «Les continents», et leur offre liqueurs ou cafés, question de bavarder plus avant. Sa longue silhouette de 1,94 mètre passe de table en table. Il chuchote, sourit, fraternise, s’informe.

«Oui, c’est un métier»

Depuis une décennie, plus de 100 chefs d’Etat et 2900 ministres et ambassadeurs ont choisi de séjourner dans son hôtel lors de leurs visites à Genève. Il met un point d’honneur à les accueillir lui-même, à prendre de leurs nouvelles, entretenir les relations. Il lui arrive d’aller leur rendre visite dans leurs différents pays, parfois dans leurs bureaux, voire dans leurs palais, notamment dans le Golfe. «Je veux comprendre leur mode de vie, ils sont sensibles à cette démarche, on crée des liens, je distribue mes cartes de visite.» Oui, c’est un métier.

Au cours de l’automne 1990, il a donc suivi avec minutie le tourbillon des diplomates et des présidents qui se sont déplacés de capitale en capitale – Moscou, Riyad, Paris, Rome, Londres, Le Caire, Alger, Rabat, Washington – afin de trouver une solution au problème irakien. Il a observé l’énergie avec laquelle George Bush a rassemblé une coalition de pays la plus large possible, l’envoi d’émissaires dans les principales villes arabes, un bouillonnement d’initiatives en Europe et quelques rencontres au sommet, comme celle de Bush et de Gorbatchev, à Helsinki, le 8 septembre. Il a noté les réunions de l’ONU, à New York, à Genève, et s’est fait expliquer la portée des 12 résolutions, traduisant un consensus des nations dans la condamnation de l’Irak.

La détermination de Saddam Hussein

Rien n’a cependant semblé altérer la détermination de Saddam Hussein à rester au Koweït, désormais qualifié de «19e région d’Irak». Cette inflexibilité a été confirmée à Schott par le demi-frère du dictateur irakien, le terrible Barzan Al-Tikriti, représentant permanent de l’Irak auprès des Nations unies à Genève, amateur de gros cigares et des salons de l’hôtel Intercontinental, où il reçoit presque quotidiennement ses visiteurs.

La Maison-Blanche avait bien invité Tarek Aziz à venir à Washington, proposant d’envoyer ensuite James Baker à Bagdad pour rencontrer Saddam Hussein. Mais l’offre semble s’être perdue dans les sables du désert et, à la fin de l’année 1990, le pessimisme a prévalu, confirmé par le nombre croissant de soldats massés dans le Golfe: près de 600 000 côté coalition, plus de 540 000 côté irakien. On se dirigeait tout droit vers la guerre.

Schott «sentait un truc»

Pour la première fois, Herbert Schott a renoncé à rentrer en Allemagne célébrer Noël en famille. Il ne pouvait se résoudre à quitter l’hôtel. Le 22 décembre, lors d’une petite fête avec ses cadres auxquels il distribuait leurs bonus de fin d’année, il leur a fait part de son intuition qu’une ultime tentative diplomatique ne pouvait être écartée, pourquoi pas une rencontre Etats-Unis–Irak, et pourquoi pas en Suisse. La rumeur ne circulait pas encore mais il «sentait un truc» et leur a demandé de se tenir fin prêts en gardant libres les six derniers étages de l’hôtel.

Le lendemain, un journaliste du Herald Tribune basé à Paris lui téléphonait. Il croyait savoir que de riches familles du Golfe, effrayées par l’éventualité d’une guerre, avaient fui leur domicile pour se réfugier à l’Intercontinental. «Faux!, a répondu Herbert Schott. Celles qui étaient accourues début août sont toutes rentrées chez elles, soucieuses de montrer à Saddam Hussein que les menaces d’expansion du conflit à toute la région ne les impressionnaient pas.

«Des instructions?»

– Bien noté, a dit le journaliste. Mais que faites-vous donc, vous-même, un 23 décembre à Genève?

– Ha! ha! Eh bien je me tiens prêt! Genève n’offre-t-elle pas un point de rencontre idéal, à mi-chemin entre Washington et Bagdad?»

L’idée de Schott était aussitôt reprise dans l’article du Herald publié le lendemain. Stupéfaction de l’ambassadeur américain, parti en vacances à Zermatt. «Vous avez reçu des instructions de Washington pour réserver des chambres?, demanda-t-il au téléphone au directeur de l’Intercontinental.

– Non, mais je verrais bien un truc début janvier. C’est vous qui devriez savoir!

– C’est vrai. Mais la Maison-Blanche vous connaît mieux que moi, qui ne suis à Genève que depuis peu de temps!»

«Bingo!»

Et le 28 décembre, raconte aujourd’hui Herbert Schott, qui distille ses souvenirs avec infiniment de plaisir: «Bingo! Je reçois un appel de Washington: James Baker arrive début janvier avec une petite délégation. Réservez suites et chambres, comme d’habitude!» Il avait donc vu juste. Maintenant, il fallait jouer serré. Et faire en sorte que la rencontre, tant attendue, se déroule à l’Intercontinental. Surpris de n’avoir pas d’appel de Bagdad, il a donc téléphoné au demi-frère de Saddam Hussein.

«Excellence, les Américains ont réservé leurs chambres. Avez-vous des nouvelles de Tarek Aziz?

– Oui, la rencontre est confirmée. Mais je n’ai pas d’instructions. Et si les Américains sont déjà chez vous…

– Je vous assure que le mieux est que tout le monde dorme sous le même toit. Tarek Aziz a ses habitudes chez nous, il a occupé la même suite pendant les négociations de paix pour la guerre Iran-Irak. Je propose de la lui réserver aux mêmes dates que les Américains.»

A la police de «se débrouiller»

Il a ensuite appelé le chef de la police de Genève, qu’il connaissait parfaitement. «J’ai réussi à convaincre les deux délégations de loger sous le même toit. A vous de vous débrouiller pour que la réunion ait lieu à l’Intercontinental. Franchement, c’est votre intérêt! Tout le monde sera sur place et vous pourrez sécuriser l’hôtel avec le minimum d’effectifs.» Un argument décisif en cette période de fêtes.

La Suisse avait déjà imaginé organiser la rencontre dans une des grandes demeures qu’elle possède, mais le plan de Schott soulageait la police en supprimant tout déplacement des délégations. L’idée que les Irakiens dorment sous le même toit que James Baker ne plaisait guère à la Maison-Blanche, mais, là encore, Schott a su se montrer convaincant. Et, par-dessus le marché, il a offert la salle de bal que les Américains voulaient transformer en immense salle de presse pour accueillir les quelque 800 journalistes qui couvriraient l’événement.

«Gâter la presse»

Mais à une condition: que le nom «Intercontinental – Genève» figure sur le pupitre derrière lequel parlerait James Baker à l’issue de la conférence devant les télévisions du monde entier. Et pour être certain que CNN joue le jeu et garde le nom de l’hôtel dans son cadre, Schott s’engagera envers son rédacteur en chef à servir à toute l’équipe un repas arrosé de son meilleur champagne. «J’ai toujours pris soin de gâter la presse.»

Nous voici donc au matin du 9 janvier 1991. Une colombe blanche de 1,50 mètre, un rameau d’olivier dans le bec, surmonte l’entrée de l’hôtel. Un petit signe d’espoir, qui n’a toutefois rien à voir avec l’immense colombe de 10 mètres sur 5 que Schott avait déployée en 1985 pour célébrer la rencontre Reagan-Gorbatchev, venus ici même officialiser la fin de la Guerre froide. La salle de réunion sur laquelle se sont mises d’accord les deux délégations est fin prête. Elle porte le nom de «Salon des nations» et est située au rez-de-chaussée de l’hôtel, encadrée par deux autres pièces où se regroupe chaque camp.

Réglé comme du papier à musique

Tout est réglé comme du papier à musique: la circulation des ascenseurs (James Baker, arrivé la veille d’un parcours marathon entre Londres, Paris, Bonn et Milan, loge au 18e étage, Tarek Aziz, arrivé de Bagdad, loge au 14e), l’entrée simultanée des délégations de neuf membres par des portes opposées sur le coup de 11 heures, leur installation en silence des deux côtés d’une longue table rectangulaire, le demi-frère de Hussein prenant place près de Tarek Aziz. Un photographe brise un instant la tension en réclamant une poignée de mains. Le ministre irakien se lève, le sourire figé, et tend la main à Baker qui se penche sur la table. Tous deux fixent l’objectif puis se recomposent des visages de pierre. La réunion dont le monde entier attend l’issue peut commencer.

C’est Baker qui prend la parole en demandant à son homologue irakien comment il aimerait procéder. «Je vous en prie, commencez», dit Aziz. Alors Baker, raide et grave, lui tend une large enveloppe marron de la Maison-Blanche, cachetée. «C’est une lettre du président Bush que je vous demande de remettre au président Hussein», annonce-t-il. «Puis-je en lire une copie?» demande Aziz sans toucher à l’enveloppe. Baker sort d’une chemise bleue une photocopie de la missive que l’Irakien lit très minutieusement avant de relever la tête: «Je suis désolé, je ne peux pas recevoir cette lettre. Son langage n’est pas compatible avec celui qui devrait être utilisé dans une correspondance entre chefs d’Etat.»

Voilà. L’impossibilité totale de dialogue entre les deux camps est résumée dans cet incident. Et pendant les six heures et vingt-sept minutes que durera la rencontre, la lettre restera au milieu de la table, Baker demandant qu’un officier de sécurité veille à ce que personne ne la subtilise pendant les trois pauses. Il faudra plusieurs jours pour que la Maison-Blanche se décide à en publier le contenu, révélant ainsi un ton non pas «impoli», comme s’en plaindra Aziz, mais direct.

En gros: au cas où vous ne l’auriez pas encore compris, nos menaces sont sérieuses, l’Irak est isolé, plus de 100 gouvernements y compris ceux de pays arabes et musulmans soutiennent les sanctions à votre égard, 28 pays sont prêts à intervenir militairement. «Ce n’est pas l’Irak contre les Etats-Unis, mais l’Irak contre le reste du monde», insiste George Bush. Bref, évacuez d’urgence le Koweït avant qu’il ne soit trop tard.

L’échec est patent

Il n’y a rien à négocier et Baker le martèle. Aziz, un filet de sueur sur la tempe, expose l’argument de Saddam Hussein tendant à lier la crise du Koweït au destin de toute la région et au dossier israélo-palestinien. Baker se récrie. Comment croire que l’Irak ait envahi, assujetti et pillé le Koweït pour libérer les Palestiniens? Le ton, cependant, reste professionnel et courtois. Mais, à l’issue de la journée, l’échec est patent. Baker se retire dans sa suite pour téléphoner au président Bush et à Edouard Chevardnadze, le ministre soviétique des Affaires étrangères, puis revient s’exprimer devant la presse. Un compte rendu détaillé de quarante-cinq minutes, dans lequel il exprime sa déception et une humeur qu’il qualifie de «sombre».

Herbert Schott, lui, exulte. Le nom de l’Intercontinental est sur toutes les images. George Bush, à Washington, suit sur CNN la conférence de presse de son ministre; de même que Saddam Hussein à Bagdad et Tarek Aziz dans sa suite du 14e étage. A son tour, d’ailleurs, ce dernier souhaite s’exprimer en profitant des installations américaines. Schott fait le go-between et, connaissant la petite taille de l’Irakien par rapport à Baker, fait déposer une caisse de bouteilles de bordeaux – du Mouton Rothschild – sous les pieds de l’orateur, derrière le pupitre. «Oh!, sourit Aziz en découvrant ce promontoire inattendu. Vous avez fait ça pour moi?

– Bien sûr, Excellence.»

«Publicité mondiale»

Le geste a surtout pour effet de permettre aux caméras de conserver le même cadrage que précédemment et de laisser briller le logo de l’Intercontinental au milieu de l’écran. «Soixante-quinze minutes de publicité mondiale!», jubile encore celui qui dirigea l’hôtel pendant trente-cinq ans et l’imposa comme une sorte de succursale de l’ONU.

Après… Baker s’envolera vers Riyad et Aziz vers Bagdad. Le président Bush, tout en se disant «découragé», ne dissuadera aucune initiative diplomatique de ses alliés jusqu’à la fin de l’ultimatum. Toutes échoueront. Et au matin du 17 janvier, l’opération «Tempête du désert» s’abattra sur l’Irak. «A la différence de son fils, observe Hubert Védrine, qui était alors porte-parole de l’Elysée, George Bush a parfaitement respecté le droit international et su rassembler, avec intelligence et doigté, une coalition qui échappait à tous les clivages. Dans le genre, la démarche était exemplaire. Et la rencontre du 9 janvier veillait à montrer au monde que tout avait été tenté, jusqu’au bout, pour éviter la guerre.»

Quant à l’hôtel et à sa silhouette massive témoignant de l’architecture des années 1960, son intérieur a été métamorphosé au début du XXIe siècle. Une succession de suites majestueuses avec une vue à 160 degrés sur le lac, les montagnes, le Mont-Blanc ont été aménagées et la décoration intérieure – bois, cuir, argent – lui confère une atmosphère plus douce et feutrée que jamais. Herbert Schott est parti en retraite, mais il reste au conseil d’administration. Et le nouveau directeur, Jurgen Baumhoff, lui aussi Allemand, met tout son entregent pour continuer à entretenir la réputation d’un lieu «où se dessine l’Histoire». Le secrétaire d’Etat, John Kerry, n’était-il pas là en mai pour préparer les accords avec l’Iran? Pour le reste, la discrétion s’impose.

C’est avec Ahmed Kelay, le portier si chaleureux, si pétillant, que l’on aimerait passer du temps. Cela fait presque quarante ans qu’il est le premier visage que les visiteurs rencontrent à l’entrée de l’Intercontinental et ses souvenirs s’égrènent sous le porche de l’hôtel entre deux arrivées de voitures à vitres fumées: le roi Fayçal et sa cour, Arafat et son pistolet, Clinton et son sourire, Gorbatchev et ses immenses pognes… Oui, bien sûr, il se souvient aussi de ce 9 janvier 1991 glacé où deux hommes de planètes différentes sont repartis, moroses, dans leurs voitures blindées, ayant échoué à sauvegarder la paix.