« […] Le parti républicain ayant été battu aux dernières élections présidentielles [par John Kennedy] c’est M.  Richard Nixon lui-même qui est parti à la recherche d’un «poulain» pour 1964. Le tremplin: un poste de gouverneur dans l’Etat de Michigan, tenu par un démocrate de trente-six ans [John Swainson] qui ne saurait avoir d’autres ambitions que de garder son siège, et qui ne doit pas être invulnérable. Le candidat: George Wilcken Romney, président d’ «American Motors».

Pourquoi lui? James Reston écrit avec ironie dans le New York Times: «L’expérience politique n’a pas d’importance. La théorie veut que personne n’aime les politiciens, et que Harry Truman a démontré que n’importe qui pouvait être président. Ce qu’il faut, c’est de la personnalité, un programme modéré, une bonne plate-forme de départ dans un grand Etat, la télévision, et de l’organisation.»

Le choix de M. Romney correspond à une donnée fondamentale de la sociologie américaine: la mythologie du succès. Adlai Stevenson [candidat démocrate en 1952 et 1956, il fut les deux fois battu par Eisenhower] pouvait être l’homme le plus cultivé, l’orateur le plus délicieux, l’homme politique le plus expérimenté: son premier échec ayant démontré qu’il avait le mauvais œil, jamais les militants du parti démocrate ne se laissèrent persuader de renverser le choix du destin.

Un homme heureux

George W. Romney se présente comme un homme heureux. En 1954, il prit en main les destinées de sa compagnie d’automobiles, sentit venir l’hostilité du public pour les «porte-avions de la route» et fit une fortune dans les voitures «compactes». D’un salaire annuel de 150 000 dollars, il verse 10% à l’Eglise des Mormons, dont il est l’un des dignitaires. Il ne boit ni ne fume, jeûne volontiers vingt-quatre heures avant de prendre une décision importante, et passe tous ses dimanches en famille.

Ces coordonnées sont maintenant connues de tous les Américains, par les vertus de la presse, de la radio, de la télévision. George Romney est déjà, par anticipation, une personnalité de stature nationale, et sa campagne pour le gouvernement du Michigan sera surveillée comme un galop d’essai pour la campagne présidentielle de 1964.

A vrai dire, cette promotion accélérée révèle une faiblesse fondamentale du parti républicain. Comme il a été minoritaire pendant une pleine génération, ses cadres parlementaires doivent leur ancienneté et leur influence à la fidélité de communautés suburbaines conservatrices, qui les ont réélus à travers tout le règne démocrate. Ces cadres parlementaires, dont le sénateur [Robert] Taft fut l’incarnation la plus caractéristique, sont persuadés qu’ils ont dans le pays une audience qui pourrait les porter au pouvoir (par réaction contre le «socialisme rampant de l’administration», contre «la dictature des grands patrons syndicaux», contre «le gaspillage des deniers publics»).

Mais les dirigeants du parti républicain n’ont jamais pu se résoudre à faire l’épreuve de cette popularité sous-jacente. Impressionnés par le succès du New Deal, ils préfèrent tenir à la fois un langage «social», professer néanmoins une certaine orthodoxie financière, et confier à une personnalité «indépendante» le soin de rallier les électeurs indécis. L’exemple le plus typique fut certainement celui de Dwight D. Eisenhower. M. Romney lui aussi se défend d’être un homme de parti. Il est contre tout excès de grandeur: dans les affaires, dans les syndicats, dans l’administration. Il est pour une politique «des citoyens».

Kennedy prudent

Le président Kennedy, lui, connaît ses priorités. Il se prépare à faire compter les adversaires de son projet d’aide médicale à la vieillesse. Il laisse le parti républicain peser les inconvénients d’un vote négatif. Quant à M. Romney, «le temps viendra peut-être d’avoir un avis sur son compte, mais je pense – dit le président – que c’est encore prématuré». […] »