Analyse

Y a-t-il, en France, une «affaire Mediapart»?

L’ancien ministre démissionnaire François de Rugy a promis mardi soir à la télévision de lutter contre le «journalisme de diffamation» incarné selon lui par Mediapart. Un refrain surtout entonné, en France, par ceux que les révélations du site d’information déstabilisent

La contre-offensive est donc lancée. Présent sur le plateau de France 2 mardi soir, l’ancien ministre démissionnaire français François de Rugy l’a affirmé, après s’être présenté comme «blanchi de toutes les accusations» par les deux rapports d’enquête interne rendus publics juste avant sur ses dépenses gastronomiques comme président de l’Assemblée nationale (2017-2018), et sur les frais de rénovation de son appartement de fonction entamés dès sa nomination au Ministère de la transition écologique et solidaire en septembre 2018. «Oui au journalisme d’investigation, non au journalisme de diffamation, a-t-il déclaré. Il n’y aurait jamais dû y avoir d’affaire de Rugy. Et aujourd’hui en revanche, c’est sûr, il y a une affaire Mediapart.»

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En France, et surtout dans les milieux politique, juridique et médiatique que les révélations du site d’information déstabilise, l’accusation n’est pas nouvelle. Selon ses détracteurs – qui, souvent, comparent le média crée en 2008 par Edwy Plenel et quelques associés au Canard enchaîné, jugé moins partisan et moins «donneur de leçons» – Mediapart franchit de plus en plus la ligne rouge qui doit séparer le journalisme de l’interférence directe dans les affaires de pouvoir. L’ancien directeur du Monde, passé par un long engagement trotskiste qu’il n’a jamais nié ou caché, est présumé partisan, proche de la gauche radicale, chasseur de «privilèges» à géométrie variable et donneur de «sermons politiques».

Une «république des procureurs journalistiques»

Des avocats, comme Me Eric Dupond-Moretti, défenseur de l’ancien ministre fraudeur fiscal Jérôme Cahuzac et du maire de Levallois Patrick Balkany accusé de «détournement de fonds publics», y voient une dangereuse dérive vers une «république des procureurs journalistiques»: «Mediapart profite de la société de la délation. C’est un fait. On broie les droits qu’encadre la loi au nom d’une soi-disant vérité supérieure qui est tout sauf impartiale», rugissait devant nous, en mai, le juriste avant un déplacement à Genève.

Idem pour son confrère Me Pierre-Olivier Sur, défenseur de François de Rugy, du ministre du Budget Gérald Darmanin (accusé, puis blanchi de harcèlement sexuel), et du député Thierry Solère (accusé de fraude fiscale): «Dans le nouveau monde, le mot «transparence» précède le «scandale» pour que, dans le temps médiatique aussi rapide que la lumière, on sache tout sur tout, au point de sacrifier la présomption d’innocence par une démission immédiate», explique-t-il au Figaro.

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Le Temps, observateur étranger de la vie politique française, comme de nombreux journaux internationaux, est par ricochet aussi concerné par cette tourmente. Nous avons, sur ce qui reste tout de même «l’affaire de Rugy» – puisque la mise en cause de l’ancien ministre est devenue un événement public majeur – publié plusieurs articles et un éditorial citant les articles de Mediapart. L’auteur de ces lignes y faisait état des questions d’élus et de journalistes français sur la situation en Suisse: à travers la mise en cause de François de Rugy, écrivait-on, «l’interrogation visait surtout le rapport au luxe des politiciens. D’un côté, une élite française présumée dispendieuse, installée sans complexe dans les habits de l’élite monarchique d’Ancien Régime et dans les meubles de la République. De l’autre, une classe dirigeante helvétique supposée plus attentive à l’usage des deniers publics, voire carrément décevante côté fastes et réceptions…» Sommes-nous donc, ainsi, tombés dans le précipice de défiance et d’accusations à tout va ouvert par Mediapart? Le débat est en réalité bien plus compliqué. Et les tenants de la révolte anti-Mediapart n’en sortent pas indemnes.

Investigations à charge

La première complication vient, tout simplement, des faits. Mediapart, avec ses révélations par épisodes (le fameux «feuilletonnage») sur François de Rugy, a-t-il poussé le ministre à démissionner le 16 juillet? La réponse est oui. Ses investigations étaient-elles à charge, minimisant les réponses apportées par l’intéressé? A la relecture de tous les articles du site, la réponse est également positive. Peut-on en revanche reprocher à ses journalistes d’avoir «séquencé» ou «dramatisé» la publication de leurs informations? Non. Il est de règle que, dans les affaires de ce genre, le journal conserve des révélations «dans sa manche» pour faire face à la riposte de l’accusé. Le Canard enchaîné a procédé ainsi avec l’ex-candidat à la présidentielle François Fillon, qui comparaîtra bientôt aux côtés de son épouse devant le Tribunal correctionnel de Paris. «On en a encore sous le pied», affirmait en juillet 2017 l’un des journalistes de l’hebdomadaire satirique, Alain Guédé, au quotidien Sud-Ouest.

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Ultime question enfin: Mediapart se transforme-t-il en procureur, exigeant de manière obsessionnelle la démission des élus visés par ses enquêtes même lorsque la justice n’est pas saisie du dossier (comme dans le cas de François de Rugy)? L’une de ses journalistes, Marine Turchi, interrogée par France Info mardi soir, a eu du mal à répondre. Edwy Plenel avait, lui, le 16 juillet affirmé que «François de Rugy aurait dû tirer les conséquences dès nos premières informations, il s’est entêté». N’empêche: d’autres ministres, dans le passé, n’ont pas lâché prise, attendant d’être blanchis par des enquêtes internes ou par la justice.

«Mediapart instrumentalise la transparence»

Ce fut le cas de Gérald Darmanin, contre lequel la justice a ordonné un non-lieu en août 2018. Le sort d’une personnalité politique, en France, dépend donc d’abord du type d’accusations portées contre lui (tout ce qui touche à l’argent et au luxe étant le plus problématique), du soutien dont il dispose au sommet de l’Etat (assez relatif en ce qui concerne François de Rugy, immédiatement remplacé) et, évidemment, de ce qu’il y a dans son dossier (l’enquête de l’Assemblée, sur les dîners de De Rugy, confirme bien que l’intéressé ne jugeait pas problématique de faire prendre en charge des dîners familiaux par son institution).

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La seconde complication vient, en France, de la difficulté à faire accepter et respecter des règles plus strictes en matière de dépenses publiques, tant au niveau de l’Etat que des corps constitués. «Regardez d’où on vient. Mediapart n’accorde jamais de circonstances atténuantes. C’est le problème. Les élus français ont trop longtemps baigné dans une culture d’impunité. Regardons les progrès, aussi. Pourquoi chercher toujours la dramatisation? Pourquoi solliciter l’avis des accusés à la dernière minute? Mediapart instrumentalise la transparence à son profit», explique un journaliste habitué aux couloirs du pouvoir.

«Méthodes fascistes»

Certes. Sauf que la classe politique est coresponsable. Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il choisi, en avril 2018, d’être interviewé par le présumé diabolique et partisan Edwy Plenel (et Jean-Jacques Bourdin, de la chaîne controversée BFMTV)? Pourquoi François de Rugy a-t-il déclaré «Je n’ai rien fait qui soit en dehors des clous. En France, le modèle n’est pas la barre chocolatée de la ministre suédoise…» en oubliant que cette dernière (Mona Sahlin, démissionnaire en 1995) avait utilisé sa carte de crédit du gouvernement pour régler 5000 euros de dépenses personnelles (dont deux Toblerone)? Pourquoi François Fillon a-t-il donné des leçons de morale et enfoncé l’ancien président Nicolas Sarkozy (mis en cause par Mediapart pour les présumés financements libyens de sa campagne) en déclarant en août 2016 «Imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen»?

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Affaire Mediapart? En déposant contre le site une plainte pour diffamation «en vue d’un procès exemplaire», François de Rugy espère l’ouvrir. Il lui faudra toutefois démontrer que la volonté de lui nuire a supplanté, dans l’équipe d’Edwy Plenel, le souci d’informer au nom de l’intérêt général. Un débat d’ailleurs ouvert et régulièrement alimenté par des élus de tous bords. L’actuel président de la région Hauts-de-France Xavier Bertrand, qui avait dénoncé en 2010 les «méthodes fascistes» d’investigation du site d’information dans l’affaire Bettencourt, a été relaxé en 2016… dans le procès pour diffamation que lui intentait Mediapart. Dans le pugilat médiatique, politique et juridique français, la surenchère mutuelle est, de fait, devenue la règle. François de Rugy, cet ex-élu écologiste rallié au PS puis à la Macronie qui aimait donner des leçons, a d’abord été happé par cet engrenage.

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