«Pas de sexe, pas d’alcool: voilà comment le passage en ligne de l’université va faire disparaître tout le plaisir.» Dans un article très drôle, le Guardian commente du point de vue d’un étudiant la décision annoncée cette semaine par Cambridge University, la plus prestigieuse université britannique avec Oxford, d’offrir tous ses cours magistraux* en ligne à la rentrée prochaine et pour toute l’année 2020-2021, coronavirus oblige (des séminaires en petits groupes pourront subsister). Une catastrophe, parce que «personne ne va à l’uni pour apprendre. On va à l’uni pour quitter le domicile familial, se découvrir et rencontrer de nouvelles personnes. Et quelle sorte de monstres va-t-on fabriquer s’il suffit d’éteindre une webcam quand on a un coup de barre pendant un cours? […] L’expérience de la vie à l’uni est riche, palpitante – et cela vaut bien plus que le diplôme qu’on récupère à la fin.»

Pas sûr que tous les étudiants se retrouvent dans cette image festive un peu ternie par le stress des dettes et du chômage ces dernières années. Et à la vérité, Cambridge ne va même pas «offrir ses cours en ligne». La scolarité en ligne coûte encore 9250 livres, note toujours le Guardian, qui dans un autre article tire des leçons financières de l’épidémie de Covid-19 pour les campus britanniques: selon un sondage, 20% des potentiels futurs étudiants de première année sont prêts à retarder leur inscription si les universités ne fonctionnent pas normalement. La rentrée aurait ainsi lieu avec 120 000 étudiants en moins, ce qui représenterait un manque à gagner de 760 millions de livres. L’incertitude qui règne dans le secteur est immense, note le journal. Qui donne aussi la parole au syndicat national des étudiants: il réclame le remboursement d’une partie de la scolarité 2019-2020 ou la gratuité pour 2020-2021, les étudiants ayant beaucoup souffert de l’arrêt brutal des cours.

Cambridge University est la plus voyante des universités européennes à avoir franchi le pas de ce côté de l’Atlantique, mais ce débat sur les mesures sanitaires que doit prendre l’éducation supérieure agite la presse canadienne et américaine depuis un moment. «Saint François Xavier se prépare à recommencer sur un mode présentiel [hélas il n’existe pas d’expression plus heureuse, ndlr] mais les universités d’Ottawa, de Montréal, UBC et McGill ont annoncé que la plupart des cours auraient lieu en ligne, écrit le magazine canadien Maclean's. «Nous allons devoir être agiles, être capables de passer d’en ligne à en personne et vice versa au fur et à mesure des informations sanitaires, explique le président de l’association des universités canadiennes. Les amplitudes horaires des cours devront être plus grandes, et nous devrons peut-être enseigner le week-end.» Tandis que le vice-président de l’Université de Toronto raconte comment l’uni est en train de mesurer toutes ses salles pour connaître leur capacité d’accueil avec le respect des mesures de distance physique…

«Des checkpoints à l’entrée des bâtiments où on vous prend la température, des allées sur le campus à sens unique, masque obligatoire dans les cours et dans les réfectoires, et une résidence transformée en bâtiment de quarantaine pour étudiants exposés au coronavirus»: le scénario envisagé par l’Université du Kentucky n’est même pas le plus dystopique, juge le New York Times, dans une longue enquête sur les mesures post-corona prises par les universités, en ordre dispersé. Ainsi la réputée Université de Notre-Dame projette-t-elle de rouvrir ses campus tout en prenant des précautions en septembre, tandis qu’à l’opposé tout le système universitaire californien, fréquenté par presque 500 000 étudiants, dispensera ses cours en ligne – l’annonce a fait grand bruit. L’article est passionnant car l’Université du Kentucky a laissé le journaliste assister aux délibérations du conseil. Burn-out des enseignants et des étudiants fatigués de trop d’écrans, crainte d’être jugés pénalement responsables en cas de contaminations, perception qu’un enseignement en ligne est de moins bonne qualité, chute des inscriptions et donc des budgets alors qu’il faut investir dans de nouveaux dispositifs, et baisse possible des dons: l’immensité de la tâche est patente, il est bien plus facile de fermer que d’ouvrir.

D’autres universités font d’autres choix, note encore le NYT – ainsi certaines universités vont rouvrir plus tôt en août, raccourcir le semestre et fermer entre Thanksgiving (début novembre) et janvier, anticipant une «deuxième vague». «Notre modèle prédit une hausse de cas en décembre, au moment de la grippe saisonnière et nous craignons l’époque des Fêtes», explique aussi l’Université de Caroline du Sud, citée par CNN, selon laquelle une douzaine d’Etats ont déjà annoncé le recours au télé-enseignement à la rentrée. Le Business Insider a dressé la liste des annonces faites ou des mesures prises par les 25 plus réputées universités américaines.

La question agite aussi le Boston Globe. Car Boston University, Brown University, the University of Massachusetts System, MIT, et Harvard University sont en train de discuter des scénarios possibles, dans cette région où l’éducation supérieure est «un moteur économique vital et où une fermeture aurait une myriade de conséquences sur la restauration ou le secteur locatif». «Ce serait irresponsable de ne pas se préparer au pire, explique une responsable au quotidien. Mais comment rouvrir si on ne peut pas suffisamment tester, s’il y a une résurgence du Covid-19?» Le patron de Harvard résume bien la situation: «Nous allons devoir prendre des décisions à un moment où nous n’aurons pas tous les éléments en main pour décider.» Qui voudra encore payer des dizaines de milliers de dollars pour des cours si incertains? «Le secteur public de l’éducation supérieure a une belle carte à jouer et devrait reprendre de la vigueur, explique le Times Higher Education. C’est peut-être le moment d’en revenir à une éducation aux coûts plus raisonnables.»

En France, on s’achemine vers un modèle hybride, expliquent Les Echos, ainsi tous les cours magistraux de Sciences Po seront mis en ligne, c’est le «double campus», et resteront en présentiel les travaux pratiques. La ministre de l’Education supérieure, Frédérique Vidal, a confirmé hier sur France Inter qu’elle avait demandé à tous les établissements de réfléchir à plusieurs scénarios pour la rentrée. Les frais d’inscription dans le public n’augmenteront pas.

Pour la Suisse, rien n’a encore été annoncé. En Allemagne en tout cas, la situation pourrait être bien différente. L’université de Düsseldorf par exemple va rouvrir presque normalement à l’automne, selon la Rheinische Post. «Nous aurons des visières de protection, des cloisons en plexiglas, nous ferons des systèmes de roulement pour éviter trop de présences en même temps», a déclaré la rectrice de l’université. Son grand souhait est que «surtout les nouveaux étudiants puissent venir physiquement en cours pour commencer leurs études». Pour l’ambiance campus, il faudra probablement encore attendre.

* Précision apportée le 25 mai 2020: les cours magistraux