Alors que la Grèce affronte son destin dans la zone euro aujourd’hui, des personnalités du monde politique et économique commentent à chaud les événements récents et livrent leur interprétation du bras de fer entre la Grèce et ses créanciers.

« L’Allemagne va nous briser de toute façon!»

Dans une tribune publiée vendredi soir dans le quotidien britannique Guardian, l’ancien ministre des finances grec Yanis Varoufakis pose une question à laquelle, fort de cinq mois de rencontres à l’Eurogroupe, il croit savoir répondre: «Pourquoi nos créditeurs ont-ils obstinément, et contre tout sens commun, refusé de restructurer la dette grecque?» Aux yeux du ministre fraîchement remercié par Alexis Tsipras au lendement du référendum, c’est non pas dans l’économie mais dans les « arcanes labyrinthiques de la politique européenne » que se trouve la clé de l’énigme.

Fidèle à la trame interprétative de l’extrême gauche, l’ancien ministre Syriza estime que le sauvetage de la Grèce tel qu’imposé par les Européens n’était rien d’autre qu’une manière cynique de renflouer les banques allemandes et françaises (ruinées par leur faut suite à la crise financière) sur le dos des Grecs. Selon Varoufakis, les réunions avec ses homologues des finances européens n’ont été que menaces et ultimatums: acceptez la logique du plan de sauvetage de la Troïka, capitulez, sinon ce sera le «Grexit» (sortie de la zone euro).

Le grand complot, Varoufakis, en maître dramaturge, le réserve pour la fin: en fait, le ministre des finances allemand (Wolfgang Schäuble) ferait tout son possible pour qu’advienne le Grexit. La Grèce précipitée dans l’Hadès de la banqueroute fournirait un bon exemple pour son premier (et dispendieux) partenaire: la France. Une discipline de fer à l’allemande pourrait dès lors régner.

A ces mots le correspondant de Libération à Bruxelles ironise: «Même les paranoïaques ont parfois de vrais ennemis.»

«On va crier victoire mais tout le monde a perdu !»

Charles Wyplosz met un peu d’ordre dans les épisodes de ce feuilleton aux multiples entrées interprétatives. D’accord, dit l’économiste dans son blog du Figaro , la Grèce «n’a pas fait ce qu’on lui demandait, mais ce que l’on lui demandait était, en fait, impossible.» Tspiras a commis bien des erreurs, mais finalement, voilà, il propose un programme de réformes, « petit miracle » concocté avec l’aide de la France. Mais le problème demeure complet: ce nouveau prêt de 50 milliards, qui pourrait être accepté par l’Eurogroupe aujourd’hui, servira à honorer les dettes passées, pas à recapitaliser les banques. Quant aux réformes, «elles ne produiront leur effet que très progressivement». Et il n’y a pas trace de demande de «remise de dette» dans les propositions, «pourtant essentielle», juge l’économiste.

« Tout ça pour ça? S’il y a accord, on évitera le Grexit, pour l’instant. Les politiques de tous bords pourront faire ce qu’ils adorent: déclarer victoire et essayer d’oublier le problème. Mais le problème demeure, il reviendra, et la Grèce sera encore plus affaiblie. Franchement, c’est à n’y rien comprendre», soupire Charles Wyplosz.

«Une leçon pour les Républicains aux Etats-Unis»

Vue d’outre-Atlantique, la très lointaine Grèce offre matière à réflexion. L’éditorialiste au New York Times Paul Krugman pense que la crise grecque offre une bonne leçon aux Républicains américains qui ne jurent, à un an de la présidentielle, que de coupes claires dans les dépenses publiques. On pourrait croire que le gouffre grec donne raison aux tenants de l’austérité, mais non: l’économiste keynésien explique justement que la dette grecque n’a pas tant enflé en soi depuis 2009. Le problème, c’est qu’à cause de la monnaie commune Athènes ne peut pas soutenir l’économie par un processus de dévaluation.

L’austérité n’est pas mauvaise en soi, estime Paul Krugman: dans les années 1990, le Canada s’est attaqué à sa dette tout en maintenant sa croissance et en réduisant le chômage – grâce à sa souveraineté monétaire. Donc couper dans les dépenses publiques, d’accord, mais encore faut-il pouvoir actionner la banque centrale. Ainsi, les Républicains se fourvoient en voulant mener une politique d’austérité sans dévaluation. Attention, donc, à ce que le désastre grec ne précède pas celui de l’Amérique (rappelons que la dette américaine, colossale, s’élève à passé 18 000 milliards de dollars).