Ye Haiyan a fait sien l’univers des «femmes à 10 yuans», ces prostituées qui peuplent les bas-fonds des métropoles chinoises et vendent leur corps pour 1,50 franc. Jusqu’à devenir l’une d’entre elles, l’espace de quelques jours, dans une ville de la province de Guangxi. Quatre passes qu’elle raconte sur son blog.

Pour ne pas tomber dans l’illégalité, elle n’a pas demandé d’argent aux hommes qui lui ont rendu visite. Seule condition: qu’ils enfilent un préservatif. Souvent, les prostituées en Chine font l’impasse sur cette protection, qui peut se retourner contre elles comme pièce à conviction si la police les arrête. «Tant que je me prostituais gratuitement, la police ne pouvait rien faire contre moi», raconte la militante, invitée à Genève par le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) pour parler de la répression en Chine.

«Voir et parler ne suffit pas»

Depuis qu’elle a été abolie par Mao en 1949, la prostitution reste interdite en Chine, même si elle ne cesse de s’étendre. Il y aurait entre 4 et 6 millions de travailleurs du sexe dans le pays. S’ils sont arrêtés, ils risquent le camp de rééducation par le travail, ou une amende de 3000 yuans. «L’équivalent de 300 passes», souligne Ye Haiyan. Elle montre une photo sur son smartphone. On la voit, habillée, allongée sur un lit crasseux, dans une minuscule pièce sans fenêtre, avec au-dessus de sa tête «passe gratuite» écrit à la main sur le mur. «Des cafards sortaient de sous le matelas. Il faisait très froid. Voir et parler ne suffit pas, je voulais comprendre le travail des prostituées», raconte-t-elle.

Ye Haiyan, qui milite depuis 2006 pour la légalisation de la prostitution, voulait mettre en lumière la condition déplorable de ces femmes. C’est un succès: près de 150 000 internautes suivent ses expériences sur le site de microblog Weibo, jusqu’à ce qu’il soit fermé subitement. «J’ai reçu des insultes, mais aussi énormément de soutien. Mon blog est le moyen le plus efficace de sensibiliser les autorités. Il est surveillé de près», dit-elle.

Quelques semaines plus tard, son appartement est mis à sac. Elle prend des photos des dégâts et les poste sur son blog. «Ils sont revenus, mais cette fois avant de repartir, ils ont déblayé les débris pour effacer les traces de leur passage», raconte-t-elle dans un éclat de rire qui illumine son visage rond. Un jour, elle est témoin de l’arrestation d’une prostituée par un agent de police qui se fait passer pour un client. Elle rapporte la scène sur Internet. C’est la goutte de trop. Peu après, huit hommes qu’elle pense être proches des autorités locales font irruption chez elle et la passent à tabac.

Les intimidations n’ont pas découragé Ye Haiyan de raconter le quotidien des femmes qu’elle côtoie depuis plus de douze ans. Il y a celles qui se prostituent par désespoir, alignant entre 15 et 60 passes par jour pour subvenir aux besoins de toute leur famille, des grands-parents aux enfants. D’autres, raconte-t-elle, qui choisissent ce ­métier simplement parce qu’il rapporte plus que le travail à l’usine. «Toutes ont le droit au respect et à la protection de leur travail. Aujour­d’hui, elles subissent une double peine: le système les maintient dans la pauvreté tout en les punissant.»

L’un des premiers gestes militants de cette jeune mère célibataire a été de publier une photo d’elle nue sur Internet. Un acte déjà provocateur, remarqué par l’agitateur Ai Weiwei, qui prend la jeune femme sous son aile. Quelques années plus tard, en 2011, elle pose nue aux côtés de l’artiste avec trois autres femmes pour un portrait intitulé Tigre et huit seins, qui vaudra à Ai Weiwei une enquête pour «pornographie». Par solidarité, des internautes ont posté à leur tour des photos d’eux nus. Une autre façon d’utiliser son corps pour repousser les limites.