Yehi dit avoir 15 ans. Sans doute est-il plus jeune. Chaque jour, depuis un an, il sillonne les grandes avenues du Caire pour vendre ses patates douces grillées. A quelques mètres du Musée du Caire, il est là avec son petit frère. Il est midi. Sa journée est loin d’être terminée. «Je suis sur place avec ma carriole, huit à dix heures durant, selon les jours.» La charrette en bois rouge et noir lui appartient, ou plutôt il l’a reprise de son père, malade. Car c’est lui désormais qui fait vivre la petite famille de cinq enfants, quatre garçons et une fille. Vivre est un bien grand mot car Yehi ne connaît que les fèves comme aliment quotidien et «assez souvent il a faim».

En apparence, ce petit job est rentable: il achète 100 livres (15 francs) le sac de 70 kilos au marché de gros d’Obour et le revend avec une marge de 50%. Mais il doit payer le camion qui le livre. «Quand tout va bien, je vends un sac, parfois moins, mais à la fin de la journée il me reste juste de quoi acheter la nourriture de la famille, mais rien de plus.» En un mois, il peut gagner entre 400 et 800 livres (le smic égyptien est à 500 livres) mais, trois mois par année, il est au chômage. La récolte des patates ne dure que neuf mois environ. Elles viennent de très loin et lui sont livrées par camion, à raison de 6 à 7 sacs qu’il stocke chez lui.

Yehi n’est jamais allé à l’école, mais il espère que son petit frère trouvera un emploi «dans un bureau»… Le petit frère, qui écoute avec attention, n’acquiesce pas, et semble surpris de cette belle promotion. Le grand frère, qu’un policier observe d’un coin de rue adjacent, a vu les manifestations de loin. Il s’y est rendu pour voir d’un peu plus près «la révolution qui a mis le président-voleur à la porte». Justement, les policiers, il ne les aime pas: «Ils nous faisaient la vie dure. Chaque fois, ils tentaient de saisir notre charrette ou même de me piquer l’argent. Dès que je les vois, je file. Maintenant, c’est différent. Ils n’osent plus se montrer.»

Chasse aux vendeurs de rue

Quelques rues plus loin, Nasser Ali vend les mêmes patates grillées. Il connaît bien le «petit garçon». Indépendant comme lui, il fait vivre une famille de cinq enfants. Ou du moins survit car, le reste du temps, il est sans aucun revenu. «Il n’y a pas de travail et quand on veut travailler ils font tout pour nous en empêcher.» «Ils», ce sont les autorités qui font la chasse aux petits vendeurs de rue, considérés comme illégaux dans une économie où tout est soumis à autorisation et planifié. Selon Nasser Ali, les petits vendeurs de patates sont des milliers: «On se connaît tous, on rentre ensemble le soir.» Comme Yehi, il met chaque jour deux heures pour gagner le centre du Caire, autant pour rentrer en poussant sa lourde charrette. Ce n’est pourtant pas de son métier qu’il aimerait parler, mais de la révolution et de tous ces fonctionnaires qui s’en mettent plein les poches. Il sera, c’est sûr, vendredi à la grande manifestation contre le gouvernement transitoire du premier ministre Chafik.