Au Yémen, les houthistes défiés par Al-Qaida

Péninsule arabique Un attentat suicide, le plus grave en deux ans, a fait 47 morts à Sanaa

La prise de la capitale par les rebelles chiites du Nord a bouleversé les équilibres

Il aura fallu qu’un kamikaze se fasse exploser jeudi sur la place Tah­rir, en plein cœur de Sanaa, pour que le Yémen, parent pauvre d’une région arabe en pleine tempête, se rappelle au souvenir du reste du monde. Cette attaque, non revendiquée, est la troisième dans le pays à être imputée à Al-Qaida en à peine vingt-quatre heures. Elle a causé la mort d’au moins 47 personnes et blessé plus de 70 autres. Un autre attentat suicide a tué hier 20 soldats près de la ville de Moukalla (sud-est).

L’attaque à Sanaa intervient alors que le Yémen reste plongé dans un état de fébrilité extrême, trois semaines après la prise de contrôle de la capitale par les houthistes, au terme d’une offensive éclair. Hier, l’attentat visait, précisément, un rassemblement de leurs partisans. Ces rebelles originaires du Nord sont issus de la minorité zaïdite (30% de la population), une branche du chiisme. Leur déploiement à Sanaa, dont ils contrôlent les forces de sécurité, a profondément rebattu les cartes politiques d’un Yémen qui poursuivait poussivement sa transition post-révolutionnaire depuis l’achèvement du Dialogue national en janvier 2014.

Ce dernier, qui prévoit l’instauration d’une fédération d’Etats en remplacement de l’actuelle république, «n’a pas engendré beaucoup de progrès. Depuis le début de l’année, le climat sécuritaire et le contexte économique ont continué de se dégrader», note une excellente connaisseuse du Yémen qui souhaite rester anonyme.

C’est sur cette frustration et sur la colère déclenchée par la suspension soudaine des subventions des prix de l’essence que les houthistes se sont appuyés pour d’abord rassembler, en août dernier, de gigantesques manifestations à Sanaa. «Ils ont mobilisé bien au-delà de leur base traditionnelle houthiste», poursuit la spécialiste. Quelques semaines plus tard, ils passaient à l’offensive, sans presque rencontrer de résistance, preuve de l’état de faiblesse des autorités de transition. Depuis, ils dictent leur loi à Sanaa.

Avec le parrainage de l’ONU, pour mettre un terme aux combats, le président Abd Rabbo Mansour Hadi a été contraint de signer un accord de trêve le 21 septembre. Il a entraîné la démission d’un gouvernement faisant la part belle aux islamistes (sunnites) que doit remplacer un cabinet d’union nationale. En retard sur les termes de l’accord, cette semaine, le président a tenté de désigner au poste de premier ministre son chef de cabinet, Ahmed Awad ben Mubarak. En vain. La nomination de ce technocrate, accusé d’être un poulain de Washington, a été rejetée par les houthistes.

Trois semaines après leur coup de force dans la capitale, la nature exacte de leurs aspirations laisse perplexe. Ils sont lourdement armés, assument un anti-américanisme farouche, et certains observateurs leur prêtent des ambitions de conquête territoriale au-delà de leurs traditionnels fiefs du Nord. «C’est un mouvement qui s’est forgé au cours des six guerres qui les a opposés à Sanaa entre 2004 et 2010. Leurs ambitions politiques sont très récentes, et ils ont tendance à tester de nouveaux plafonds à mesure que la situation évolue», poursuit la spécialiste.

S’ils revendiquent une meilleure représentativité au sommet d’un Etat qui les a toujours marginalisés, ils assurent ne pas briguer tous les leviers du pouvoir. «On ne peut pas dire qu’ils ont perpétré un coup, sinon ils n’auraient pas signé cet accord. Et le président est toujours en place», commente ainsi le journaliste yéménite Nasser Arrabyee. Comme lors des manifestations d’août, leur leader, Abdel-Malik al-Houthi, 32 ans, continue de mettre en avant des revendications populistes, en priorité la lutte contre la corruption, que les autorités de transition sont accusées d’avoir laissé prospérer.

A ce jour, elles leur valent encore un soutien populaire certain. «Ils veulent remettre le processus révolutionnaire sur les rails et en revenir à ce que prévoyait l’accord signé à l’initiative du Conseil de coopération du Golfe (ndlr: en novembre 2011, il avait abouti au départ du président Ali Abdallah Saleh)», estime ainsi Jane Novak, une spécialiste américaine du Yémen. «Pour l’heure, poursuit-elle, la transition n’a abouti qu’à la recréation sous une autre forme et avec d’autres partis du système de népotisme d’avant.»

S’ils comptent des partisans, les houthistes se sont aussi fait de nombreux ennemis. Ils sont accusés d’être appuyés par l’Iran, dont la presse penche indéniablement en leur faveur, bien que les preuves d’un soutien concret, militaire ou financier, soient discutées. Leur montée en puissance suscite la fureur d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA). «Vos corps seront éparpillés et vos têtes voleront», avait récemment grondé l’organisation. Historiquement exempt de tensions confessionnelles, le Yémen «risque pour la première fois, redoute la spécialiste anonyme, d’être aspiré dans le tourbillon sectaire qui dévaste le monde arabe».

«Ils ont mobilisé bien au-delà de leur base traditionnelle houthiste»