Monde arabe

Au Yémen, les Houthistes font taire leurs opposants

Amnesty International a publié un rapport sur les arrestations illégales et les disparitions forcées à Sanaa et dans les zones contrôlées par les rebelles chiites

«Ils sont tous détenus dans votre centre de détention sans qu’aucune charge criminelle ne soit retenue contre eux. Leur incarcération est illégale. Veuillez les relâcher, nous vous tiendrons responsables si vous ajournez leur libération.» L’ordre est signé de la main du procureur général adjoint de Sanaa, en novembre 2015, et adressé au directeur de la prison d’Al-Thawra. Il n’a jamais été exécuté. L’ONG Amnesty International s’est procuré le document, et l’a publié mercredi, parmi d’autres preuves, dans un rapport dénonçant les arrestations arbitraires et les disparitions forcées de centaines d’opposants aux autorités houthistes, qui contrôlent une grande partie du Yémen, dont Sanaa.

Venus du nord du pays, les Houthistes, membres d’Ansarullah, une organisation politico-militaire zaïdite (un courant du chiisme), ont chassé le chef de l’Etat, Abed Rabbo Mansour Hadi, et se sont emparés de la capitale, Sanaa, en septembre 2014. Nouant une alliance de circonstance avec l’ancien président Ali Abdallah Saleh – qu’ils avaient pourtant affronté entre 2004 et 2009 –, les Houthistes ont étendu leur territoire jusqu’à Aden, dans le sud du pays.

L’Arabie Saoudite, persuadée qu’Ansaruallah est manipulé par son rival iranien, a alors construit à la va-vite une coalition arabe sunnite pour repousser les Houthistes et réinstaller Abed Rabbo Mansour Hadi, réfugié à Riyad, dans son fauteuil de président. La guerre dure depuis maintenant plus d’un an. Elle a causé la mort de plus de 3000 civils, notamment dans les bombardements saoudiens, et contraint 2,8 millions de Yéménites à fuir les combats, selon les Nations unies.

«Disparitions forcées»

Depuis l’entrée en guerre de l’Arabie saoudite, l’administration houthiste a ordonné plusieurs vagues d’arrestations contre ses opposants. Une répression implacable s’est abattue sur les militants politiques, les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme, selon Amnesty. Combien croupissent en prison? Dans son rapport, l’ONG a recensé et vérifié 60 cas individuels d’incarcération arbitraire. Mais les documents émanant du procureur général de Sanaa font référence a au moins une centaine de personnes détenues illégalement. Et un avocat yéménite interrogé par Amnesty a, à lui seul, reçu plus de 200 plaintes.

Dans l’immense majorité des cas, aucune procédure judiciaire n’est engagée. Aucune charge n’est même évoquée, les services de sécurité ne s’embarrassant pas d’un prétexte pour conduire les arrestations. Les détenus ne sont pas entendus par un juge ou un procureur. Les avocats sont refusés. Plusieurs témoignages faisant état de tortures (privations, coups, électrochocs) ont été recueillis par Amnesty. Les visites familiales sont très rarement autorisées et toujours encadrées par des gardes armés. Parfois, ces visites sont tout bonnement impossibles: les autorités ne révélant pas le lieu de détention ou, pire, niant l’arrestation. Ces cas, qualifiés de «disparitions forcées», sont évidemment les plus inquiétants.

Les membres du parti sunnite Al-Islah («la réforme») et les médias qui en sont proches ont été particulièrement ciblés depuis que le mouvement a officiellement exprimé son soutien à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et reconnu la légitimité du président Abed Rabbo Mansour Hadi, le 3 avril 2015. Le lendemain, une douzaine d’hommes portant le slogan d’Ansarullah – «mort à l’Amérique, mort au régime israélien, maudit soit les juifs, victoire pour l’islam» – sur leurs armes ont fait irruption chez Mohamed Qathan, 56 ans, figure d’Al-Islah, ont raconté ses proches à Amnesty.

L’opposant a d’abord été retenu prisonnier dans une maison privée pendant trois jours – la pratique est courante, d’après l’ONG, et permet d’éviter d’en référer à l’administration judiciaire – avant de disparaître. Sa famille n’a plus de contact avec lui depuis le 7 avril 2015.

«Ces détenus ne sont pas des combattants»

La plupart du temps, les témoignages recueillis par Amnesty échouent à identifier précisément le corps armé chargé de l’arrestation. Les miliciens d’Ansaruallah semblent travailler main dans la main avec les redoutables agences de renseignement PSO (Political Security Organizarion) et NSB (National Security Bureau). Ces services, qui administrent leurs propres centres de détention et dépendent directement du président, sont dirigés par des fidèles de Saleh, allié des Houthistes. Ils ignorent ostensiblement les requêtes des Ministères de la justice ou des droits de l’homme. Même les procureurs n’ont plus de pouvoir sur eux, comme en témoignent plusieurs courriers publiés par Amnesty.

«Ils disent que ces arrestations sont des mesures de précaution pour empêcher que certains individus ne rejoignent les combats. Ils prétendent qu’ils pourraient donner des coordonnées GPS à l’ennemi [la coalition menée par Riyad, ndlr] et leur mettent sur le dos des accusations comme le meurtre de membres d’Ansarullah, explique un avocat yéménite cité dans le rapport. Mais ces détenus ne sont pas des combattants, et n’ont jamais approché la ligne de front. Ils sont simplement incarcérés en représailles pour leur rôle dans la révolte de 2011.» Les protestations de masse, à l’époque, avaient conduit au départ du président Saleh. De retour aux manettes grâce à ses alliés houthis, celui-ci a visiblement des comptes à régler.

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